Intégrer les marqueurs d'infinitif dans la grammaire française, JM Kalmbach

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Content: Synergies Pays Scandinaves n° 3 - 2008

pp. 63-74
Intйgrer les marqueurs d'infinitif dans la grammaire franзaise Jean-Michel Kalmbach Universitй de Jyvдskylд Rйsumй : En franзais, l'infinitif est souvent prйcйdй du mot de (il a dйcidй de partir), que les grammaires prйsentent traditionnellement comme une prйposition. Ce mot se laisse en fait aisйment analyser comme un йlйment intrinsиque de l'infinitif, tout а fait similaire aux to, att, zu prйcйdant l'infinitif dans les langues germaniques et que l'on peut dйfinir comme marqueur d'infinitif. Identifier le mot de devant infinitif comme catйgorie grammaticale а part entiиre permet d'expliquer de faзon simple des phйnomиnes courants en franзais et il serait trиs utile de l'introduire dans les grammaires franзaises gйnйralistes et FLE. Mots-clйs : infinitif, marqueur d'infinitif, complйmenteur, pronominalisation, complйtive, prйpositions, enseignement FLE Abstract : In French the infinitive is often introduced by the word de (il a dйcidй de partir). French grammars usually define this de as a preposition whereas it can easily be analyzed as the same infinitive marker as the one used in Germanic languages (to, att, zu) and must therefore be considered as an element of the infinitive rather than a preposition. Incorporating the grammatical category of the infinitive marker in French grammar is not only a theoretical necessity; it would also greatly help learners to understand better several seemingly complicated rules regarding infinitive constructions and pronominalization. key words : infinitive, infinitive marker, complementizer, pronominalisation, completive, preposition, French as foreign language Introduction Parmi les questions rйcurrentes auxquelles est confrontй l'enseignant dans la pratique quotidienne de l'enseignement du FLE, le dilemme « difficile а ? ou difficile de ? » figure en bonne place. Comme c'est souvent le cas, cette interrogation part de prйsupposйes erronйs. Elle tombe d'elle-mкme quand on a compris que ces deux « structures » apparemment similaires n'ont en fait rien а voir l'une avec l'autre. La clй qui permet de rйsoudre le problиme est le marqueur d'infinitif. 63
Synergies Pays Scandinaves n° 3 - 2008 pp. 63-74 Jean-Michel Kalmbach Cette notion de marqueur d'infinitif est absente des manuels de FLE et plus gйnйralement des grammaires franзaises grand public. Pourtant, comme nous l'avons constatй dans notre enseignement, elle prйsente de grands avantages : -- Elle йclaire de faзon dйcisive le comportement du pronom de 3e personne objet substitut d'infinitif (pronominalisation diffйrente du groupe [de infinitif] dans il rкve de partir ~ il a dйcidй de partir) qui fait souvent l'objet d'explications confuses et De Longues listes а mйmoriser ; -- Elle йclaire йgalement de faзon dйcisive la pronominalisation des groupes infinitifs sujets rйels du type il est normal d'hйsiter ; -- Elle permet de simplifier considйrablement les rиgles а retenir et facilite la mйmorisation du systиme des pronoms. Ces avantages ne concernent pas uniquement les apprenants de langue finnoise, dont nous avons la pratique, mais sont valables pour des italophones, hispanophones, russophones, et de nombreux autres. D'une faзon plus gйnйrale, le marqueur d'infinitif constitue un йlйment fondamental mйconnu du systиme verbal franзais, en dehors mкme de toute considйration pйdagogique. Notre objectif n'est pas ici d'йtudier en profondeur le marqueur d'infinitif en tant que tel, car cela dйpasserait largement les limites de cette contribution, tant les aspects а prendre en compte sont nombreux. Nous nous contenterons d'en prйsenter les caractйristiques essentielles. Notre but est avant tout d'identifier le marqueur d'infinitif et de montrer l'intйrкt qu'il y aurait а l'introduire dans l'enseignement de la grammaire, oщ il devrait avoir droit de citй au mкme titre que le subjonctif ou les adverbes. Nous nous intйressons donc ici avant tout а un problиme de mйthodologie de l'enseignement de la grammaire. Dans un premier temps, nous dйfinirons le marqueur d'infinitif et examinerons les divers problиmes que pose cette dйfinition, puis nous prйsenterons les implications pratiques de cette notion dans l'enseignement de la grammaire FLE, notamment dans le domaine de la pronominalisation. 1.Notions gйnйrales 1.1. Dйfinition Nous dйfinissons comme « marqueur d'infinitif » le mot de qui prйcиde l'infinitif dans divers cas. Ces cas peuvent кtre illustrйs par les exemples suivants :1 (1) nous avons dйcidй de dйmйnager (2) il est impossible de refuser (3) cela m'agace de devoir le rappeler а l'ordre sans cesse (4) Rentrons, зa vaut mieux que de rester sous la pluie pour rien. (5) De prйtendre rйgler seul une telle affaire me paraissait assez audacieux. On peut dire ainsi qu'en franзais l'infinitif est prйcйdй du marqueur de dans les cas suivants (les numйros correspondent aux exemples ci-dessus) : 64
Intйgrer les marqueurs d'infinitif dans la grammaire franзaise (1) quand l'infinitif est objet direct d'un verbe (2-3) quand l'infinitif est sujet rйel de la phrase (rejetй aprиs le verbe) (4) quand l'infinitif est complйment d'un comparatif (5) quand l'infinitif est sujet de la phrase (avant le verbe) La rиgle (5) n'est vraie en franзais moderne que dans un style soutenu, la norme йtant aujourd'hui dans cette position l'absence de marqueur (Prйtendre rйgler seul ...) ou l'utilisation de le fait de. Ce rйsumй des rиgles ne tient pas compte des autres exceptions йventuelles, qui seront abordйes dans la deuxiиme partie. Du cфtй des grammaires FLE de grande diffusion йcrites en franзais, on ne trouve mentionnйe nulle part l'existence d'un marqueur d'infinitif. La place manque ici pour dresser un tableau complet, nous citerons simplement quelques exemples de deux manuels d'usage courant. La Nouvelle Grammaire du franзais Hachette (Delatour & al. 2004) mentionne clairement sous la rubrique Verbes suivis d'un infinitif complйment (p. 93) que « [certains] verbes sont suivis directement de l'infinitif, d'autres sont suivis d'un infinitif prйcйdй d'une prйposition ». Exemples avec la prйposition de : « essayer, avoir besoin, avoir envie, oublier, accepter. Ils ont dйcidй de faire le tour de la Bretagne а bicyclette. » La Grammaire expliquйe du franзais (Poisson-Quinton & al. 2002) escamote le problиme en ne nommant tout simplement pas le mot de (aucun exemple clair avec de introduisant un infinitif COD de verbe). А propos des formes impersonnelles, on dit : il est + adjectif + de + infinitif (p. 127) sans autre forme d'explication. C'est йgalement а peu de choses prиs ainsi que la Nouvelle Grammaire du franзais Hachette explique les constructions impersonnelles (Delatour & al. 2004 : 39), en prйsentant un de + infinitif sans le dйfinir. Le fait de considйrer dans ces cas le mot de comme une prйposition empкche de voir le systиme simple et cohйrent qui se cache en rйalitй derriиre. Si l'on examine les exemples 1-5 ci-dessus, on peut poser comme rиgle de grammaire qu'en franзais l'infinitif est normalement prйcйdй d'un marqueur, le plus souvent de, parfois а. Les exceptions dans le systиme ne sont pas nombreuses, mкme si leur frйquence d'apparition donne l'impression inverse. Bref, contrairement а ce que laissent penser les grammaires, dans les cas indiquйs ci-dessus, de n'est pas une prйposition, mais un marqueur d'infinitif, et de surcroit la prйsence du marqueur d'infinitif est la rиgle, son absence, l'exception. Ce systиme et cette rиgle deviennent quasiment йvidents dиs que l'on va voir ce qui se passe dans d'autres langues (ce qui est la situation а laquelle est confrontй l'enseignant de FLE) : -- Le marqueur de est parfaitement comparable aux marqueurs d'infinitif utilisйs dans les langues germaniques (anglais to, allemand zu, suйdois att, danois at, islandais aр, etc.), oщ il est d'un emploi quasi systйmatique devant toute forme d'infinitif, comme le souligne par exemple Sandfeld dans sa Syntaxe du franзais contemporain (Sandfeld 1965 : 26). Certaines exceptions au sein des diverses langues ne remettent pas en question ce principe2. De ce point de vue, il est йvidemment nettement plus facile а un apprenant de langue maternelle suйdoise ou danoise de comprendre pourquoi on dit il est normal d'hйsiter, а condition toutefois que l'on йtablisse le parallиle at(t)-de ; 65
Synergies Pays Scandinaves n° 3 - 2008 pp. 63-74 Jean-Michel Kalmbach -- La comparaison avec l'italien et l'espagnol met en йvidence des divergences flagrantes entre le franзais et ceux-ci. Ni l'italien ni l'espagnol n'utilisent par exemple de marqueur devant l'infinitif quand celui-ci est sujet rйel en position postposйe (comparer : il est facile de rire/и facile ridere/es fбcil reir). 1.2 Terminologie Le terme ou la notion de marqueur d'infinitif ne sont pas entiиrement absents de la littйrature scientifique. Le Bon usage (Goosse 1993 : 1558-1559) le mentionne dans un chapitre consacrй aux « introducteurs ». De mкme, Sandfeld analyse les marqueurs dans sa Syntaxe du franзais contemporain, et utilise le terme d'« indices » (Sandfeld 1965 : 23). Les marqueurs d'infinitif, on ne s'en йtonnera pas, puisqu'ils existent dans les langues germaniques, font l'objet d'une prйsentation simple et claire dans la grammaire danoise Fransk universitetsgrammatik, qui les dйfinit (dans la version en suйdois que nous avons utilisйe) en termes de infinitivmдrke, que l'on peut traduire « marque[ur]s d'infinitif » (Pedersen & al. 1982 : 315). La Grammaire mйthodique du franзais en parle au sujet des marques de subordination (Riegel & al. 1994 : 474) et des propositions infinitives (ibid. p. 496) et mentionne йgalement le terme de complйmenteur. G. Huot, qui a consacrй toute une йtude au « complйmenteur de » (Huot 1981), analyse de essentiellement dans ses fonctions de subordonnant, illustrйes par les exemples ci-dessous : Il vient d'accepter la situation qui lui йtait offerte Il vient d'accepter que ce cours soit dйplacй Il vient d'accepter de prendre la parole en public (Huot 1981 : 27) Personnellement, nous avons optй pour le terme de « marqueur d'infinitif », car celui de complйmenteur n'est pas trиs parlant, йtant donnй qu'il pourrait dйsigner tout mot de relation marquant une fonction, comme de dans la tondeuse de mon voisin. Le terme de marqueur d'infinitif a l'avantage de restreindre le champ du « complйmenteur » а cet emploi particulier et de dire clairement а quoi il sert. En guise de compromis, on pourrait suggйrer d'utiliser le terme de marqueur d'infinitif pour dйfinir une nature, une catйgorie grammaticale au mкme titre que prйposition, adverbe, nom, etc., et rйserver le terme de complйmenteur а la fonction que ce mot peut avoir dans une phrase comme Il vient d'accepter de prendre la parole en public. En tout йtat de cause, l'essentiel est, а notre avis, d'йlever le marqueur d'infinitif au statut de catйgorie grammaticale а part entiиre. 1.3. Forme et йvolution Le marqueur d'infinitif est en gйnйral de, mais le mot а peut aussi servir de marqueur dans le cas de certains verbes : dйcider qch/dйcider de faire qch, mais apprendre qch/apprendre а faire qch, enseigner qch/enseigner а faire qch, etc. L'usage du marqueur d'infinitif йtait plus systйmatique dans la langue classique. Dans sa Syntaxe franзaise du XVIIe siиcle, Haase rйpertorie de nombreux cas dans lesquels l'usage diverge de celui d'aujourd'hui (Haase 1898 : 296-311) : Il me vaudroit bien mieux [...] de travailler beaucoup (Moliиre), Il 66
Intйgrer les marqueurs d'infinitif dans la grammaire franзaise leur sembloit de voir toujours ce visage, (Vaugelas), А quoi bon de dissimuler ? (Moliиre). De mкme, on y voit que de nombreux verbes ont, avec Le Temps, changй de construction : hйsiter de faire qch, s'obstiner de faire qch, exhorter de faire qch, etc., qui se construisent aujourd'hui tous avec а. Dans le cas de certains verbes, l'йvolution n'est pas complиtement achevйe et plusieurs usages coexistent. Le verbe aimer en est un bon exemple. L'infinitif objet d'aimer est couramment construit avec de au XVIIe siиcle : Ce que je suis m'arrache а ce que j'aimois d'кtre (Corneille), Je n'aime pas de pleurer (Racine) (citйs in Haase 1898 : 302) ; aimer se construit couramment avec а au XVIIIe siиcle (nombreux exemples dans Frantext). Aujourd'hui, aimer est l'un des verbes dont l'objet infinitif est habituellement dйpourvu de marqueur. La construction d'aimer avec le marqueur а est cependant encore prйsente dans la langue soutenue moderne, le marqueur de йtant en revanche perзu comme nettement archaпsant. Dans le cas d'autres verbes, le marqueur varie en fonction du sens du verbe : de dans dйcider de faire qch, mais а dans la construction se dйcider а faire qch. Cette perspective historique йclaire d'un jour nouveau le cas des couples comme continuer а / continuer de, commencer а / commencer de, aimer а / aimer Ш. Plutфt que d'y voir des nuances de sens particuliиres, il suffit de les considйrer comme des formes concurrentes, dont l'une reprйsente un йtat plus ancien de la langue. Cela n'empкche certes pas que l'usager moderne tente de plaquer sur cette opposition des nuances qui n'y йtaient pas au dйpart. Mais il aimait а se promener marque-t-il vraiment plus l'habitude que il aimait se promener, comme on l'enseigne gйnйralement ? Cette question dйpasse le cadre de notre propos et nous n'y rйpondrons pas. Quoi qu'il en soit, la frйquence de l'emploi de de devant infinitif dont tйmoignent les exemples de Haase montre bien que le marqueur d'infinitif йtait un йlйment solidement ancrй dans la langue ancienne. Par rapport а celleci, les seuls changements notables dans le cas de l'infinitif complйment d'un verbe, sont -- outre le passage de de а а dans certains cas -- la disparition pure et simple du marqueur devant l'infinitif quand il est complйment des verbes adorer, aimer, dйsirer, dйtester, espйrer, oser, souhaiter : il aime lire, nous dйsirons rentrer chez nous, je dйteste me lever si tфt etc. On peut parler а ce propos de marqueur Ш. Dans le cas de souhaiter, cette disparition n'est pas totale, puisque si le verbe a un complйment d'objet indirect, le marqueur d'infinitif est maintenu : Il a souhaitй tenir sa confйrence un jour de semaine. Nous lui avons souhaitй de rйussir dans son nouvel emploi. De mкme, si espйrer a perdu son marqueur de3, celui s'est conservй aprиs dйsespйrer : je ne dйsespиre pas d'y parvenir. L'autre йvolution notable est la disparition du marqueur de devant l'infinitif sujet du verbe dans la langue courante (Prйtendre rйgler seul une telle affaire me paraissait assez audacieux), qui constitue la principale exception а l'emploi systйmatique du marqueur devant infinitif en franзais moderne. 67
Synergies Pays Scandinaves n° 3 - 2008 pp. 63-74 Jean-Michel Kalmbach 2. L'utilisation du marqueur d'infinitif Nous allons maintenant passer en revue les cas dans lesquels on utilise le marqueur d'infinitif, tels qu'ils devraient кtre dйfinis dans une grammaire franзaise (FLE ou gйnйraliste). 2.1. Le marqueur d'infinitif de devant l'infinitif objet Le marqueur d'infinitif prйcиde le verbe quand celui-ci est en position de complйment d'objet direct d'un autre verbe (voir les exemples de Huot cidessus) : Il a dйcidй de tout lвcher, de vendre sa maison et de refaire sa vie ailleurs.4 Les exemples suivants prйsentent une autre maniиre de faire ressortir le mйcanisme et montrent qu'il y a identitй entre les structures, dans la mesure oщ la pronominalisation s'effectue avec un pronom COD : Le gouvernement envisage de retirer ses troupes. Le gouvernement l'envisage. Le gouvernement envisage le retrait des troupes. Le gouvernement l'envisage. Elle regrette d'avoir refusй. Elle le regrette. Elle regrette son refus. Elle le regrette. La pronominalisation est justement le point qui embarrasse en gйnйral les apprenants : pourquoi pronominalise-t-on de la mкme maniиre il m'a promis le cadeau il me l'a promis et il m'a promis d'йcrire il me l'a promis ? De nombreux apprenants, dans ce cas, interprйtant de comme une prйposition introduisant un COI, utilisent le pronom en : il a promis de m'йcrire *il m'en a promis. Les manuels de grammaires sont en partie responsables de ces erreurs. En effet, les grammaires normatives proclament qu'on dit demander qch mais demander de faire qch (ou accepter qch mais accepter de faire qch, etc.), selon le modиle suivant : demander quelque chose demander de faire quelque chose Autrement dit, devant un COD infinitif on « ajouterait » la « prйposition » de. C'est de cette maniиre que le prйsente par exemple la Nouvelle Grammaire du franзais Hachette (Delatour et al. 2004 : 94), а propos des verbes suivis de deux complйments : Verbe + COI (а quelqu'un) + de + infinitif Nous avons respectй la typographie, qui est porteuse de sens. On voit nettement que dans l'esprit des auteurs, de est un mot relationnel assimilable а une prйposition.5 L'apprenant s'imagine alors que la construction du verbe change en fonction de l'objet : pas de de devant un nom, mais utilisation de de devant un infinitif et il sera logiquement tentй de dire Il a demandй de partir *Il en a demandй, ou bien Le mйdecin m'a dйconseillй de faire du jogging *Le mйdecin m'en a dйconseillй. Ces erreurs sont de celles que nous avons relevйes frйquemment dans des exercices ou examens de grammaire. Si en revanche on utilisait dans les grammaires la notion de marqueur d'infinitif, il serait facile de faire comprendre la structure rйelle : 68
Intйgrer les marqueurs d'infinitif dans la grammaire franзaise
demander demander
quelque chose de faire quelque chose
Dans ce cas, il apparaitrait clairement que le mot de est un йlйment du groupe verbal COD et non pas une prйposition introduisant un GP, bref que la construction du verbe ne change en aucune maniиre quand l'objet direct est un infinitif au lieu d'un nom. Ainsi, l'exemple de la grammaire Hachette (Delatour et al. 2004 : 94) ci-dessus devrait кtre formulй de la maniиre suivante :
Verbe + COI (а quelqu'un) + de infinitif
La pronominalisation par le dans les deux cas (il me l'a demandй) serait alors trиs facile а comprendre. Cependant, la pronominalisation par le n'est pas toujours possible. Nous avons dressй une liste de verbes transitifs directs qui peuvent recevoir un COD infinitif avec marqueur de sur le modиle d'accepter qch/accepter de faire :
attendre, choisir, conseiller, dйconseiller, dйcider, dire (dans le sens d' « ordonner »), demander, envisager, essayer, feindre, jurer, mйriter, nйcessiter, nйgliger, offrir, omettre, ordonner, oublier, permettre, prйconiser, promettre, proposer, rappeler, refuser, regretter, reprocher, se rappeler, tenter.
Dans de nombreux cas, le groupe [de INF] n'est pas directement pronominalisable : Il a oubliй d'aller а son rendez-vous ? Il l'a oubliй ou bien Elle achиve son travail Elle l'achиve mais Elle achиve de diner ?? Ainsi, dans la liste cidessus, on peut dire que les seuls verbes dans lesquels la pronominalisation du COD GN et celle du COD infinitif se rйalisent facilement avec le sont conseiller, dйconseiller, envisager, jurer, mйriter, proposer, regretter, reprocher et se rappeler.6 Dans les autres cas, la pronominalisation se rйalise le plus souvent avec faire (lui-mкme introduit par le marqueur de) ou se limite а certains types de noms.
Quoi qu'il en soit, l'essentiel n'est pas tant de savoir avec quels verbes cette pronominalisation est possible (il s'agit davantage d'une question de lexique faisant intervenir de nombreux autres aspects du vocabulaire) que de savoir identifier correctement la construction du verbe. Cela permet de ne pas confondre ces cas de COD infinitif а marqueur de avec les constructions indirectes dans lesquels de est vйritablement une prйposition introduisant un COI. Dans ce cas, la pronominalisation se fait avec en. Comparer :
Il rкve de partir Il envisage de partir
Il en rкve. Il l'envisage.
Cette notion de marqueur joue donc un rфle dйterminant dans l'utilisation correcte des pronoms le/en. On en a en quelque sorte une preuve а contrario dans la Nouvelle Grammaire du franзais Hachette (Delatour & al. 2004 : 93) qui, dans sa liste des verbes qui se construisent avec un infinitif prйcйdй de « la prйposition de », met dans le mкme sac essayer (transitif direct) et avoir
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Synergies Pays Scandinaves n° 3 - 2008 pp. 63-74 Jean-Michel Kalmbach besoin (transitif indirect), etc. Aprиs essayer, de est un marqueur d'infinitif, aprиs avoir besoin, il s'agit bel et bien d'une prйposition. 2.2. Le marqueur d'infinitif devant l'infinitif sujet rйel Quand l'infinitif est sujet du verbe et qu'il est placй avant le verbe, le marqueur de s'utilise en franзais moderne essentiellement dans le style soutenu : De vouloir rйsoudre ce problиme tout seul me paraissait prйtentieux. L'emploi du marqueur d'infinitif dans ce cas est soumis а diverses contraintes et peut introduire une nuance causale ; nous ne nous йtendrons pas sur cet emploi, car il n'affecte pas de faзon significative la pronominalisation. En revanche, quand le groupe infinitif est rejetй aprиs le verbe introduit par un pronom sujet apparent, l'emploi du marqueur de est obligatoire : Il est йtrange d'affirmer une telle chose. C'est une chance extraordinaire de faire ce voyage. Зa l'amusait beaucoup de jouer un personnage qu'il n'йtait pas. La forme du sujet apparent varie (il, ce, cela/зa) selon que l'attribut du verbe est un adjectif ou un GN, ou si le verbe n'est pas un verbe d'йtat. Dans toutes ces constructions, de sert de marqueur d'infinitif. Si l'on rйtablit l'ordre normal des mots, le marqueur de disparait : Affirmer une telle chose est йtrange. Faire ce voyage est une chance extraordinaire. Jouer un personnage qu'il n'йtait pas l'amusait beaucoup. Le choix entre ordre des mots normal SVO et inversion du sujet dйpend de facteurs complexes sur lesquels nous ne nous йtendrons pas ici. Ce qui importe, c'est de bien identifier le mot de. En effet, dans les constructions comme il est normal de..., de nombreux apprenants interprиtent de comme une prйposition introduisant en quelque sorte « un verbe complйment d'adjectif ». En d'autres termes, les apprenants se figurent qu'il existe une construction normal de + infinitif, impossible de + infinitif, scandaleux de + infinitif, etc. (а laquelle correspond d'ailleurs une construction tout aussi imaginaire normal que + subjonctif, impossible que + subjonctif, etc.). C'est ce qui motive la question classique йvoquйe en introduction : « Est-ce qu'on dit difficile de ou difficile а ? ». Cette question est en fait absurde, puisqu'il n'y a rien de comparable entre Ce livre est difficile а lire et Il est difficile de lire ce livre :7 dans le premier cas, le GV а lire est complйment de l'adjectif difficile, dans le deuxiиme cas, le GV de lire est sujet rйel du verbe кtre. Йvidemment, avec un pronom, la ressemblance est frappante si l'on met en parallиle ces deux phrases : Il est difficile а lire ~ Il est difficile de lire. Il n'est pas йvident pour l'apprenant de comprendre que le premier il renvoie а un GN (par exemple ce roman), tandis que le deuxiиme est un simple morphиme dont la fonction est d'indiquer lA personne et qui n'a aucun antйcйdent.8 En outre, de nombreux adjectifs peuvent bel et bien se construire avec de + infinitif : heureux de dire, enchantй de venir, etc. Entre il est scandalisй d'entendre de telles choses et il est scandaleux d'entendre de telles choses, la ressemblance est trompeuse.9 70
Intйgrer les marqueurs d'infinitif dans la grammaire franзaise
La notion de marqueur d'infinitif permet donc ici de nettement mieux faire ressortir le mйcanisme, et de montrer que la construction infinitive s'apparente dans ces cas а une complйtive sujet :
Il est normal d'avoir des hйsitations. Il est normal que tu hйsites. Il est йtrange d'affirmer une telle chose. Il est йtrange que l'on affirme une telle chose.
La comprйhension de ce mйcanisme joue un rфle essentiel en ce qui concerne la pronominalisation, pour les apprenants dans la langue desquels le pronom de 3e personne n'est habituellement pas exprimй devant le verbe. En effet, quand l'apprenant a compris que c'est tout le groupe [de + infinitif] qui est sujet rйel du verbe et que la construction [Il est adjectif [de V]] se rйtablit dans l'ordre normal SVO sous la forme [V est adjectif], il devient beaucoup plus facile d'identifier le GV comme le sujet et de le remplacer par le pronom qui convient, en l'occurrence les diffйrentes formes du pronom зa (ce, зa, cela, selon les cas). Ceci implique йvidemment de savoir identifier le mot il dans il est facile de lire ce livre en un jour comme simple morphиme verbal sans antйcйdent : le franзais et les langues germaniques connaissent un tel pronom (il, it, es, det, etc.), mais l'italien, l'espagnol, le finnois, le russe, et de nombreuses autres langues n'en utilisent pas dans ce cas. On йviterait ainsi la production de phrases agrammaticales du type Est-ce que il йtait nйcessaire d'abattre cet arbre ? *Oui, il йtait indispensable (productions que nous avons entendues plus d'une fois chez des italophones).
Inversement, l'introduction de la notion de marqueur d'infinitif dans la grammaire franзaise йviterait une faute courante aux francophones apprenant l'italien ou l'espagnol. En effet, l'italien utilise un marqueur d'infinitif devant l'infinitif COD (ha deciso di venire), mais l'espagnol n'en utilise pas (decidiу venir). Mieux, ni l'espagnol ni l'italien n'utilisent de marqueur devant l'infinitif sujet inversй : Il est facile de lire ce livre en un jour ~ И facile leggere questo libro in un giorno ~ Es fбcil leer este libro en un dнa. Les francophones diront presque systйmatiquement *и necessario di telefonare, *es impossible de venir, etc. (comme nous l'ont confirmй nos collиgues italiens et espagnols).
La comparaison avec l'italien et l'espagnol permet de montrer que ces deux langues se comportent exactement comme le finnois tandis que le franзais rejoint sur ce point les langues germaniques :
finnois
On
italien
И
espagnol
Es
franзais Il
est
anglais It
is
danois Det er
suйdois Det дr
helppo
facile
fбcil
facile de
easy to
let
at
lдtt att
lukea tдmд kirja leggere questo libro leer este libro lire ce livre read this book lжse denne bog lдsa den hдr boken
yhdessд pдivдssд. in un giorno. en un dнa. en un jour. in one day. pе en dag. pе en dag.10
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Synergies Pays Scandinaves n° 3 - 2008 pp. 63-74 Jean-Michel Kalmbach 2.3. Le marqueur d'infinitif devant l'infinitif attribut Le marqueur d'infinitif s'utilise йgalement devant le GV attribut du sujet, selon une structure que rйsume bien la cйlиbre devise L'essentiel n'est pas de gagner, c'est de participer : La question est de savoir pourquoi les fabricants de tabac ajoutent de l'ammoniaque dans les cigarettes. ­ Le plus difficile a йtй de prendre la dйcision de se lancer. ­ L'essentiel semblait de contenter les militants du parti. ­ Ce qui compte, c'est de bien savoir identifier les diffйrentes fonctions du mot de. En revanche, le marqueur ne s'utilise pas aprиs кtre quand l'infinitif est un attribut ayant pour sujet un autre infinitif : Partir c'est mourir un peu ou Tout comprendre, c'est tout pardonner (Pedersen et al. 1982 : 317, Sandfeld 1965 : 59). Autre exception : dans les constructions pseudo-clivйes, le GV objet du verbe extrait en tкte de phrase se retrouve formellement en fonction d'attribut ; dans ce cas, on n'ajoute pas de marqueur de devant l'infinitif attribut si la structure de dйpart n'en comporte pas : Je veux m'en aller Ce que je veux, c'est m'en aller а opposer а J'avais dйcidй de ne plus jamais le revoir Ce que j'avais dйcidй de faзon sure, c'йtait de ne plus jamais le revoir. La dislocation peut toutefois faire apparaitre un marqueur devant un GV qui n'en a pas dans la structure de dйpart : Ce que je dйsirais, c'йtait de prйsenter et de faire connaitre cet auteur (cf. je dйsirais prйsenter / je dйsirais faire connaitre). 2.4. Divers Pour complйter cette description, qui ne saurait кtre exhaustive, mentionnons briиvement que le marqueur d'infinitif : s'utilise devant l'infinitif quand celui-ci est complйment d'un comparatif (prends le TGV, c'est plus rapide que d'y aller en avion) ; ne s'utilise pas aprиs les verbes modaux pouvoir, savoir, vouloir ; ne s'utilise pas devant l'infinitif marquant le but aprиs les verbes de mouvement (il est parti faire du jogging) ; ne s'utilise pas dans les propositions infinitives dйpendant de verbes d'opinion ou de diction du type il affirme l'avoir vu, ils reconnaissent s'кtre tompйs, j'estime ne pas avoir а vous rйpondre (source d'erreurs frйquentes chez les apprenants de FLE). Conclusion Du point de vue du rendement pйdagogique, le marqueur d'infinitif est un outil d'une trиs grande utilitй, qui permet aux apprenants allophones de comprendre beaucoup plus facilement le fonctionnement des constructions impersonnelles ou la diffйrence de pronominalisation de constructions d'aspect identique il rкve de partir vs. il a dйcidй de partir. Indйpendamment de la question de savoir si de est rйellement un subordonnant, il parait de toute faзon plus rentable pour l'apprentissage de lui фter le statut de prйposition et d'en faire un йlйment obligatoire du GV, exactement comme le to de l'anglais, le att du suйdois ou le zu de l'allemand. 72
Intйgrer les marqueurs d'infinitif dans la grammaire franзaise Les apprenants sont donc amenйs а interprйter le mot de de plusieurs faзons : marqueur d'infinitif, forme d'article indйfini, prйposition, trois natures diffйrentes que l'on retrouve dans l'ordre respectif dans la phrase suivante : Il est indispensable de savoir interprйter de telles structures de diffйrentes maniиres. La polyvalence du mot de en franзais pose des problиmes aux apprenants de FLE de tous horizons linguistiques. Savoir distinguer dans cette « jungle » un de marqueur d'infinitif reprйsente un atout dans la comprйhension de nombreux phйnomиnes mutuellement liйs. On aurait donc tout intйrкt а l'introduire dans les grammaires franзaises gйnйralistes et FLE. Notes 1 Dans tout le texte, les exemples non rйfйrencйs sont de nous. 2 En allemand, le marqueur zu ne s'emploie pas devant l'infinitif intransitif en fonction de sujet : Still bleiben ist bestimmt nicht die beste Reaktion. Comparer avec Das zu behaupten ist in der Tat Unsinn. (exemples tirйs d'Internet). 3 On trouve encore espйrer avec marqueur de chez Jules Vernes : « Mais, hйlas ! elle йtait loin, ma pauvre Grдuben, et pouvais-je espйrer de la revoir jamais ? » (Voyage au centre de la Terre, 1864). 4 Dans une йnumйration de ce type, le marqueur est donc rйpйtй devant chaque infinitif ; en suйdois, ce n'est pas le cas, ce qui est source d'erreurs frйquentes chez les apprenants suйdophones. 5 Dans une longue liste de « verbes qui fonctionnent avec de », on trouve des constructions aussi diffйrentes que elle accepte de venir avec nous / j'ai besoin de louer une voiture / tu as eu raison de le mettre а la porte / j'ai rougi de devoir demander une faveur (Boularиs, M., Frйrot, J.-L.. 1997. Grammaire progressive du franзais avec 400 exerciceS. Paris : CLE International, pp. 180-181). 6 La liste figurant dans Le Bon usage (Goosse 1993 : 1285) mкle йgalement des constructions diffйrentes : une grande partie sont des verbes pronominaux, qui se construisent avec un COI et d'autres sont des verbes intransitifs (brыler de faire qch). 7 Malgrй cela, de nombreux auteurs tentent de mettre les deux constructions en parallиle, voir par exemple Trubert-Ouvrard, 1994 : А et DE aprиs COMMENCER dans le schйma V1 а / de V2. http:// www.seinan-gu.ac.jp/~trubert/A-DE.html (3.3.2008). 8 « Le il impersonnel fonctionne comme une forme postiche (un pur rйgisseur verbal, rйfйrentiellement vide) destinйe а occuper la place canonique du sujet non pourvue ou devenue vacante » (Riegel et al. 1994 : 448). 9 Comble de malchance pour ceux qui apprennent а la fois l'espagnol et le franзais, l'йquivalent espagnol de а introduisant un infinitif complйment d'adjectif est de : este libro es fбcil de leer. Il y a de quoi y perdre son latin. 10 Nous n'avons pas donnй d'exemple en allemand, car l'ordre des mots serait diffйrent. et l'allemand utiliserait plutфt une autre construction (Dieses Buch kann man leicht in einem Tag lesen). Noter que le russe se placerait « en haut » du tableau, dans la mesure oщ en russe on n'utilise ni marqueur d'infinitif, ni verbe кtre, ni pronom sujet apparent : (mot а mot : « Facile lire ce livre en un jour »). 73
Synergies Pays Scandinaves n° 3 - 2008 pp. 63-74 Jean-Michel Kalmbach Rйfйrences Delatour, Y., Jennepin, D., Lйon-Dufour, A., Teyssier, B. 2004. Nouvelle grammaire du franзais. Cours de civilisation franзaise de la Sorbonne. Paris : Hachette. Goosse, A. 1993. Le Bon usage13. Grammaire franзaise. Refondue par Andrй Goosse. Paris-Gembloux : Duculot. Haase, A., 1898. Syntaxe franзaise du XVIIe siиcle. Traduite par M. Obert. Paris, Alphonse Picard & Fils. [document йlectronique Bibliothиque nationale de France, 1995] Huot, H., 1981. Constructions infinitives du franзais. Le subordonnant de. Paris-Genиve : Droz. Pedersen, J., Spang-Hanssen, E., Vikner, C. 1982. Fransk universitetsgrammatik. Stockholm-Kшbenhavn : Akademifцrlaget. Poisson-Quinton, S., Mimran, R., Mahйo-Le Coadic, M. 2002. Grammaire expliquйe du franзais, Paris : CLE International. Riegel, M., Pellat, J.-C., Rioul, R. 1994. Grammaire mйthodique du franзais. Paris : PUF. Sandfeld, K. 1965. Syntaxe du franзais contemporain. 3. L'infinitif. Genиve : Droz. 74

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Author: JM Kalmbach
Published: Sat Jul 5 14:22:00 2008
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