La modernité entre les valeurs d'échange et d'usage, U Ufer

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Content: Article « La production des paysages culturels : la modernitй entre les valeurs d'йchange et d'usage » Ulrich Ufer Eurostudia, vol. 8, n°1-2, 2012-2013, p. 35-62. Pour citer cet article, utiliser l'information suivante : URI: http://id.erudit.org/iderudit/1026631ar DOI: 10.7202/1026631ar Note : les rиgles d'йcriture des rйfйrences bibliographiques peuvent varier selon les diffйrents domaines du savoir. Ce document est protйgй par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Йrudit (y compris la reproduction) est assujettie а sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter а l'URI https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/ Йrudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composй de l'Universitй de Montrйal, l'Universitй Laval et l'Universitй du Quйbec а Montrйal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Йrudit offre des services d'йdition numйrique de documents scientifiques depuis 1998. Pour communiquer avec les responsables d'Йrudit : [email protected] Document tйlйchargй le 21 September 2016 12:05
LA PRODUCTION DES PAYSAGES CULTURELS La modernitй entre les valeurs d'йchange et d'usage Ulrich Ufer Universitй de Montrйal Dans ce chapitre, les modes participatifs et durables de l'organisation du paysage culturel urbain seront discutйs comme alternatives а son organisation strictement йconomique. Trois йtudes de cas toucheront а la question insistante concernant le caractиre des sociйtйs modernes au 21иme siиcle : lorsqu'on dйtermine l'utilisation de l'espace, quelle sera la balance entre les valeurs d'йchange et les valeurs d'usage qui en ressortira ? Dans un premier temps, nous prйsenterons le quartier parisien Beaugrenelle, manifestation spatiale d'une vision restreinte du modernisme marquй par l'йconomie : construit dans les annйes 1970, le quartier rйpond aux besoins de ses habitants idйaux-types « consommateurs ». А l'opposй, le projet d'espace innovateur Gдngeviertel, situй а Hambourg et dйbutй en 2009, sera interprйtй comme une hйtйrotopie, vision d'un modernisme participatif, crййe par des citoyens dйmocratiques engagйs. Enfin, le modиle expйrimental du village йcologique Lebensdorf figure la vision d'un modernisme durable reposant sur une organisation alternative, spatiale et sociale. Somme toute, ces exemples illustrent les alternatives d'interprйtations et d'organisations de paysages culturels modernes. De ce fait, ils relativisent les prйtendues « nйcessitйs йconomiques » qui ont marquй les paysages urbains nйolibйraux et le modernisme restreint des derniиres dйcennies. Avant d'entamer les йtudes de cas, nous dйfinirons le concept de paysage culturel. Ensuite, nous explorerons, selon les catйgories lefebvriennes, les paysages culturels comme produits du rapport social et comme producteurs des rapports sociaux. Les notions d'йconomie, de politique et d'attribution de sens seront discutйes comme йtant trois facteurs principaux de l'organisation du paysage culturel moderne de la ville. EUROSTUDIA ­ REVUE TRANSATLANTIQUE DE RECHERCHE SUR L'EUROPE Vol. 8, No.1-2 (2013), 35-62
36 Paysages Culturels de la Modernitй 1. LA VILLE EN TANT QUE PAYSAGE CULTUREL MODERNE Concept et йtymologie du « paysage culturel » Concevoir la ville en tant que paysage est communйment interprйtй comme йtant l'expression d'un changement dans la perception esthйtique du milieu urbain depuis la moitiй du 19иme siиcle. C'est en particulier la poйsie et la prose de Charles Baudelaire qui dйcrit la ville en tant qu'espace esthйtique cohйrent, incitant ainsi а la notion de paysage urbain. L'histoire du concept « paysage culturel » nous dit que cette йvocation aurait йtй jusqu'alors rйservйe а la description d'une nature supposйment vierge, correspondant а la notion naturaliste du paysage issue du romantisme1. А l'opposй de l'image bucolique que le romantisme se faisait de la nature, dans les langues germaniques l'йtymologie des mots tels que landscape en anglais ou Landschaft en allemand, signale dйjа l'intervention constructive de l'homme dans la nature ; la racine indo-europйenne « scapian » se traduisant par « faire » en franзais. Depuis les temps modernes, le terme paysage dйsigne йgalement dans les langues germaniques et romanes, au-delа de la manipulation de l'environnement concret, la reprйsentation visuelle d'environnements urbains et ruraux. Ainsi, dans son Dictionaire Universel [sic] de 1690, Antoine Furetiиre dйfinit le terme de la faзon suivante : « Paпsage se dit aussi des tableaux oщ sont representйes quelques vouлs de maisons, ou de campagnes [sic] ». C'est au plus tard au 20иme siиcle que la science associe йgalement les villes aux paysages culturels. L'Oxford English dictionary cite la premiиre mention du terme « cultural landscape », parue en 1919 dans le journal Geografiska Annaler : « The character of the town is more or less a product of the combined natural and cultural landscape in which it has arisen ». Finalement, depuis son introduction en tant que sous-catйgorie du « Patrimoine mondial » de l'UNESCO en 1992, le « Paysage Culturel » a acquis une signification fortement politique et йconomique, en vue d'avantages financiers et de responsabilitйs de prйservation de lieux liйs а ce statut. Notamment, la dйfinition de l'UNESCO prend en compte les ambiguпtйs йtymologiques et historiques du concept de « paysages culturels » nйgociant entre nature et culture, entre concret et imaginaire. Le titre « Paysage culturel du patrimoine mondial » peut ainsi кtre 1 Mary Gluck, Popular Bohemia : Modernism and Urban Culture in Nineteenth-century Paris (Cambridge, MA : Harvard University Press, 2005).
Ufer ­ La production des paysages culturels 37 attribuй au paysage « crйй intentionnellement par l'homme », au paysage « essentiellement йvolutif » ainsi qu'au « paysage culturel associatif »2. Dans cet article, la notion de « paysages culturels » ne se limitera pourtant pas а la dйfinition de l'UNESCO. Elle considиrera l'intervention humaine dans les paysages tangibles en termes d'intervention humaine, mais prendra йgalement un sens plus large, dйfinissant autant les espaces ruraux et urbains prйsentement conditionnйs par l'homme, que leurs reprйsentations mйdiatiques et les significations qui leur sont attribuйes. En outre, nous interprиterons les paysages culturels comme des manifestations spatiales faзonnйes par les nйgociations et les confrontations entre, d'une part, les intйrкts stratйgiques des pouvoirs politiques et йconomiques et, d'autre part, les besoins quotidiens des habitants. La ville comme paysage culturel domestiquй L'expйrience de Baudelaire du Paris des boulevards haussmanniens fut cruciale pour la reprйsentation artistique de la vie urbaine moderne, bien qu'auparavant la ville ait dйjа йtй interprйtйe en tant que paysage culturel distinct. En particulier dans les rйgions europйennes oщ le systиme йconomique capitaliste augmentait le degrй d'urbanisation а partir du 16иme siиcle, la grande ville ou mйtropole dйtenait une qualitй tout а fait originale. Elle offrait le progrиs et la prospйritй, ainsi que des modes de vie et de consommation dits « civilisйs ». En Hollande, dйjа urbanisйe а 60% durant le 17иme siиcle, Amsterdam comptait plus de 200 000 habitants а qui elle offrait un tel paysage urbain moderne. Ici, tйmoignait-on de l'apparition de la promenade en tant que loisir typiquement bourgeois permettant de nouvelles formes de perception de la ville et anticipant les expйriences esthйtiques du flвneur de la fin du 19иme siиcle. Ayant vйcu un certain nombre d'annйes а Amsterdam, le philosophe Renй Descartes comparait ses errances dans les rues de la ville aux balades dans la nature que ses connaissances avaient l'habitude de faire sur leurs propriйtйs rurales en France3. L'exemple de la province de Hollande au 17иme siиcle montre encore d'autres aspects de l'amalgame entre les idйes d'environnement rural et urbain en termes de paysages. Sous l'influence du « Processus de civilisation » tracй par Norbert Elias, l'architecture domestiquйe des jardins et paysages йtait 2 Nora Mitchell, Mechtild Rцssler et Pierre-Marie Tricaud (dir.), « Paysages culturels du patrimoine mondial. Guide pratique de conservation et de gestion », Cahiers du patrimoine mondial 26 (2012), 20. 3 Renй Descartes, OEuvres, dir. C. Adam et P. Tannery (Paris : Vrin, 1969), 202­204.
38 Paysages Culturels de la Modernitй dйsormais considйrйe comme la plus belle nature, en comparaison avec les rйgions sauvages, indomptйes et dйsordonnйes de la nature « vierge »4 et cet idйal cherchait а prйsent son application dans le contexte urbain. De tout temps, les Marschen ­ marais assйchйs et protйgйs des Pays-Bas ­ ont йtй formйs par la main de l'homme а travers la construction de digues, la conquкte de terrains sur mer et des rйseaux d'йtiers. D'ailleurs, l'йtendue de Beemster, acquise des Marschen dans le nord d'Amsterdam, oщ les citadins aisйs avaient fait construire leurs domaines, йtait dйcrite par les voyageurs des annйes 1660 comme йtant le plus beau paysage de toute la Hollande. Alors que l'architecture de paysage baroque atteignait son apogйe dans les jardins а Versailles vers la fin du 17иme et au dйbut du 18иme siиcle, maintenir le contrфle sur l'accroissement non-domestiquй dans la ville semblait encore bien difficile. Avant d'apposer sa marque dans la ville, l'architecture de paysage urbain devait d'abord s'imposer face aux structures existantes telles que les anciennes rues et ruelles, les maisons, les fortifications et les quartiers а йvolution organique. Cependant, deux siиcles avant les modernisations urbaines du baron Haussmann а Paris, l'Amsterdam du 17иme siиcle йtait dйjа l'objet de planifications urbaines et d'entretien du paysage culturel urbain, lors de son expansion йconomique et de l'agrandissement de la ville. Contrairement aux structures moyenвgeuses de la ville qui s'йtaient accrues de maniиre organique et йtaient de ce fait dйsordonnйes, les nouveaux quartiers d'habitation se situaient dйsormais le long de larges canaux. Ils йtaient construits en forme d'hйmicycle autour du centre-ville et du port, traversйs de part et d'autre par des rues radiales. Les maisons des marchands aux toits а pignon, construites en rangйes fermйes, offraient ainsi l'esthйtique cohйrente et homogиne d'une planification rationnelle. Elles sont devenues caractйristiques de cette structure urbaine а perspective centrale. Dйsormais, des peintres contemporains tels que Jan van der Heyden trouvaient dans la ville des motifs « paysagers » aussi intйressants que ceux reprйsentйs habituellement dans la peinture paysagiste classique des vallйes, montagnes et scиnes villageoises. Vers les annйes 1630, Renй Descartes louait les mйrites de cette nouvelle architecture urbaine, planifiйe de maniиre centrale et cohйrente, qui avait donnй naissance au paysage esthйtisй d'Amsterdam5. Pour lui, comme pour d'autres commentateurs, la nouvelle esthйtique devenait porteuse des idйes progressives distinguant le contrфle sur l'environnement dans la ville moderne 4 Ulrich Ufer, Welthandelszentrum Amsterdam. Globale Dynamik und modernes Leben im 17. Jahrhundert (Kцln : Bцhlau Verlag, 2008), 221. 5 Kevin Dunn, « "A Great City is a Great Solitude" : Descartes's Urban Pastoral », Yale French Studies 80 (1991), 100.
Ufer ­ La production des paysages culturels 39 du chaos des divers styles et formes de construction qu'on trouvait dans les villes europйennes traditionnelles de son temps6. La transformation d'Amsterdam d'une simple ville de pкche en une ville de commerce mondial ne concernait cependant pas seulement l'architecture : les contemporains observaient clairement combien le paysage urbain йtait restructurй par l'accumulation des capitaux. Ceci crйant, entre autres, une division accentuйe entre les habitations des travailleurs et celles de riches marchands, ainsi que des nouveaux lieux de consommation correspondant а la rйcente stratification sociale. En opposition aux vertus attribuйes а la nouvelle ville par Renй Descartes, d'autres voyaient la transformation d'une perspective plutфt critique, percevant l'instauration du « rиgne d'argent », la perte de traditions, la nouvelle mobilitй sociale et l'anonymat qui dйfinissait alors les rapports sociaux en apparence vicieux7. Depuis le 17иme siиcle а tout le moins, les paysages culturels urbains peuvent кtre ainsi interprйtйs dans le sens des « urban imaginaries »8 : c'est а dire en tant que manifestations physiques et architecturale mais aussi comme expressions cognitives, morales et idйologiques. Ils sont donc le champ contestй de volontйs rivales qui cherchent а dйfinir la vision prйsente et future d'une sociйtй ainsi que ses relations avec le passй. Un bref aperзu de l'imaginaire urbain du 19иme siиcle suffira pour renforcer davantage les diffйrentes significations que le paysage urbain moderne peut prendre : en aval du 19иme siиcle, la ville йtait cйlйbrйe en tant que point culminant de la modernitй industrielle. Dans le sens de l'йconomie politique d'Adam Smith elle prйsentait une accumulation d'intйrкts individuels motivйs par l'йconomie qui auraient alors eu un effet civilisateur sur la sociйtй entiиre. Contrairement а cela, а la mкme йpoque, le philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte craignait l'impact des forces sйgrйgatives de la ville moderne et cherchait а rйunir les valeurs traditionnelles-nationales ­ telles que la collectivitй et la cohйsion sociale9 ­ avec les idйes progressistes dйmocratiques et йconomiques. Sans doute l'image la plus nйgative de la ville fut-elle peinte par l'utopiste russe Nikolay Chernychevsky. Il concevait un paysage culturel urbain de l'avenir marquй par des mйgastructures ; bвtiments oщ logeraient plusieurs 6 Lewis Mumford, The City in History : Its Origins, its Transformations, and its Prospects (New York : Harcourt, Brace & World, 1961), 393­395. 7 Ufer, Welthandelszentrum, 113­116. 8 Andreas Huyssen, Other Cities, Other Worlds : Urban Imaginaries in a Globalizing Age (Durham : Duke University Press, 2008), 3. 9 Carl Schorske, Thinking with History : Explorations in the Passage to Modernism (Princeton, NJ : Princeton University Press, 1998), 41­42.
40 Paysages Culturels de la Modernitй milliers d'habitants, entourйs par des terrains qui leurs permettraient d'кtre autosuffisants. Dans cette vision, la ville traditionnelle avec ses confrontations sociales, ses habitants politisйs, avec ses vertus et ses vices n'existerait plus, ses anciennes structures servant de « village de vacances » pour les citadins des mйgastructures10. 2. QUI MODELISE LE PAYSAGE URBAIN ? L'analyse lefebvrienne de l'espace Les diffйrentes interprйtations et conceptions du paysage culturel moderne incitent au questionnement suivant : « Qui modйlise le paysage urbain ? ». Et si nous nous rйfйrons а la logique du sociologue et philosophe franзais Henri Lefebvre, selon laquelle l'espace est autant le produit de relations sociales qu'il est le producteur de relations sociales, il s'ensuit une deuxiиme question : comment le paysage culturel moderne modйlise-t-il ses habitants ? Lefebvre proposait une analyse complexe des interrelations entre espace et sociйtй а trois niveaux d'espace diffйrents11. D'aprиs lui, l'examen de l'espace ne peut кtre limitй aux propriйtйs physiques, mesurables et palpables (ce qu'il appelle « l'espace perзu »). А un deuxiиme niveau, la mкme importance doit кtre accordйe aux dynamiques йconomiques et politiques qui s'expriment dans la planification et la construction concrиte de l'espace par les grands organismes des pouvoirs centraux (« l'espace conзu »). А un troisiиme niveau, ce sont les utilisateurs de cet espace qui ­ par les codifications sйmantiques rivales et les assignations quotidiennes de sens ­ l'interprиtent de maniиre cohйrente et le remplissent de vie (« l'espace vйcu »). Dans la prйsente recherche nous allons donc discuter de faзon approfondie l'йconomie, la politique et l'attribution de sens en tant que trois facteurs de la conception des paysages culturels urbains. Alors que l'йconomie et la politique dominent clairement la conception de l'espace au sens de sa planification centrale et du dйveloppement de projets de grande envergure, au quotidien les utilisateurs de l'espace peuvent dйtourner ses significations et ses fonctionnalitйs, se rйappropriant ainsi leur environnement de vie. Comment les pouvoirs йconomiques et politiques hйgйmoniques sont-ils donc « producteurs » de l'espace et dans quelle mesure l'espace йconomisй et politisй faзonne-t-il la sociйtй ? 10 Marshall Berman, All That is Solid Melts into Air : The Experience of Modernity (New York : Simon and Schuster, 1982), 244. 11 Henri Lefebvre, La production de l'espace (Paris : Йditions Anthropos, 1974).
Ufer ­ La production des paysages culturels 41 Capitalisme et production de l'espace Йtant le lieu de transbordement des flux de marchandises, de trafic et de l'information, la ville est le point de jonction du systиme йconomique capitaliste et lieu des plus importantes productions de plus-value. De part sa densitй dйmographique, elle est en mкme temps le centre de la consommation de biens. C'est donc dans la ville qu'on voit apparaitre le plus clairement l'agencement du capital. Celui-ci se manifeste concrиtement dans les bвtiments et l'ensemble de l'infrastructure urbaine, pendant que les dynamiques du marchй immobilier dйcuplent sa prйsence spйculative dans l'espace urbain. Tout cela pourrait nous inciter а voir l'origine de la ville dans les dites productions capitalistes de plus-value, mais David Harvey йvoque un dйroulement en rйalitй inverse : а l'йpoque, le dйveloppement du capitalisme dйpendait d'abord d'une infrastructure urbaine construite et existante, permettant ainsi la production, la consommation et l'йchange des biens12. En consйquence, les fondations des villes moyenвgeuses n'йtaient pas directement le rйsultat des processus de marchй. Il s'agissait plutфt d'habitats planifiйs et pourvu d'un droit mercantile. Celui-ci devait encourager la desserte routiиre et йconomique, ayant pour rйsultat l'augmentation de la recette fiscale du pouvoir politique des bourgades. Le rapport initial entre la ville et le capital se caractйrisait donc ainsi : « le capital a besoin de la ville », le premier se servant de la seconde pour s'йtendre davantage dans l'espace. Aujourd'hui, ce rapport semble кtre inversй : au niveau global, rйgional et local, les villes sont en compйtition pour attirer le capital. Afin de s'assurer de sa prйsence, elles dйveloppent donc des facteurs attractifs de localisations industrielles, de prestations de services ou d'attraits touristiques. Les « Villes Mondiales » montrent trиs clairement les interventions du capital dans les paysages urbains13. Ces grandes citйs, une fois йtablies en tant que points d'attraction et d'ancrage temporaires pour les flux de capitaux itinйrants, font invariablement l'objet de vastes projets de modernisation et d'une architecture prestigieuse et onйreuse : des orchestres symphoniques, des stades, des gratteciels et d'autres « projets phare » de dйveloppement urbain ; tous ayant pour but de maximiser la valeur d'йchange du sol urbain. La ville йtant un lieu de crйation continue de la plus-value capitaliste, le paysage urbain est donc nйcessairement une formation changeante et inconstante. Le processus de « destruction crйatrice », dйcrit par Marx et 12 David Harvey, The Urban Experience (Oxford : Basil Blackwell, 1989), 25. 13 Saskia Sassen, The Global City : New York, London, Tokyo.(Princeton, NJ : Princeton University Press, 1991).
42 Paysages Culturels de la Modernitй Engels dans le Manifeste communiste en 1848 et ensuite dйveloppй par l'йconomiste Joseph Schumpeter, exige que les capitaux figйs dans l'infrastructure physique urbaine cиdent progressivement leur place aux nouvelles accumulations de capital. L'alternance continue entre dйvalorisation et gentrification permet ainsi des nouveaux cycles de rйinvestissement et le rйamйnagement perpйtuels de l'espace urbain14. Au cours de ces processus d'urbanisation, des terrains en friche sont ainsi viabilisйs et l'intensification de constructions verticales augmente la densitй d'investissements. Le dйveloppement urbain nйolibйral Durant les deux а trois derniиres dйcennies, une vision nйolibйrale de l'organisation de l'espace fut promue а travers une jonction du politique et de l'йconomie. Le but du nйolibйralisme, formulй en termes prйgnants par Immanuel Wallerstein, est de privilйgier la valeur d'йchange par rapport а la valeur d'usage concurrente ; visant ainsi la plus grande externalisation des coыts possible, en vue d'une maximisation des bйnйfices15. Cette politique exerce йgalement une influence considйrable sur la conception des paysages urbains. L'artisanat et la production mйcanique, tout autant que leurs travailleurs, ont йtй successivement bannis des centres villes. Leur place est а prйsent investie par le commerce ­ la prestation de services et l'espace d'habitation haut de gamme йtant plus rentable. Ce modиle nйolibйral du paysage urbain moderne a radicalisй des dйveloppements dйjа existants. La sйparation du lieu de travail ­ а prйsent dans le « quartier industriel » ou dans les tours de bureaux ­ et du domicile ­ essentiellement dans des lotissements en pйriphйrie ­ fut d'une consйquence majeure pour le changement de style de vie dans la ville dйcentrйe. Ce type de dйveloppement urbain йtait, et cela depuis environ la moitiй du 20иme siиcle, йtroitement liй а l'industrie automobile, le plus important secteur d'йconomie de l'industrie d'aprиs-guerre occidentale. En Amйrique du nord, le « master builder » Robert Moses privilйgiait la mobilitй individuelle automobile, au dйtriment du transport commun. Los Angeles est certainement devenue le paradigme d'un paysage urbain moderne crйй sur la planche а dessin et planifiй en vue de satisfaire les exigences йconomiques des grandes industries. De maniиre modйrйe, on retrouve le modиle de « ville adaptйe aux voitures16 » 14 Joseph Schumpeter, Thйorie de l'йvolution йconomique (Paris : Dalloz-Sirey, 1999 [1911]). 15 Immanuel Wallerstein, European Universalism : The Rhetoric of Power (New York : New Press, 2006), 55­58. 16 Hans Bernhard Reichow, Die autogerechte Stadt : ein Weg aus dem Verkehrs-Chaos (Ravensburg : Otto Maier Verlag, 1959).
Ufer ­ La production des paysages culturels 43 dans beaucoup de villes europйennes modernisйes aprиs la Deuxiиme Guerre mondiale. Stuttgart ou Hanovre en Allemagne, par exemple, n'ont certainement pas йtaient conзues d'aprиs une perspective piйtonne. En France aussi, les programmes de modernisation urbaine sous Georges Pompidou favorisиrent la ville « adaptйe aux voitures » depuis le dйbut des annйes 1970. Se rйapproprier l'espace En raison de la longйvitй des infrastructures urbaines, la ville constitue l'espace idйal pour l'imposition de pratiques dominantes devant les faits accomplis. Une fois les infrastructures d'une ville йrigйes, les autoroutes, voies rapides ou autoponts sont difficiles а dйmonter et vont faзonner les styles de vie des citadins pendant des dйcennies, voire des siиcles. C'est donc particuliиrement а l'intйrieur de l'espace urbain tel qu'il a йtй conзu et physiquement йrigй, que le troisiиme niveau de l'analyse spatiale lefebvrienne gagne son importance. Inspirй par le mouvement artistique des Situationnistes, Lefebvre mettait l'accent sur la dйrive et le dйtournement comme tactiques citadines de rйappropriation d'un espace urbain qui avait йtй construit sans consulter les besoins des habitants. Alors que la dйrive dйsigne une faзon de connaitre en dйtails les espaces urbains en battant le pavй, ces connaissances profondes peuvent ensuite servir а dйtourner les significations et les fonctionnalitйs officielles qui sont inscrites dans l'espace. Les attributions alternatives de sens et le dйtournement d'usages et de fonctionnalitйs d'un environnement urbain permettent donc les jeux des identitйs rivales et alternatives. De plus, elles tйmoignent de conflits d'intйrкts politiques, expriment des conceptions diffйrentes de l'espace concernant son rфle pour l'avenir social et, finalement, diversifient les interprйtations de rapports au passй. Dans leurs pratiques quotidiennes, les hommes investissent d'utilitй et de significations sйmiotiques les villes qu'ils habitent. Ils sont donc а la fois utilisateurs, mais aussi interprиtes et finalement architectes de l'espace. Ils comblent ainsi ce dernier de rйfйrences йmotionnelles а travers leurs souvenirs, leurs expйriences journaliиres, leurs espoirs et imaginations. Au cours de ces interventions, les intentions politiques ou les intйrкts йconomiques inscrits dans la ville sont parfois changйs, ironisйs, inversйs oщ encore dйfiйs par le dйtournement, la nйgation et le refus. Nous interprиterons par la suite le quartier Beaugrenelle а Paris comme un espace qui a йtй modйlisй surtout par des pouvoirs centraux et qui faзonne les styles de vie de ses habitants principalement selon des critиres йconomiques. En opposition, le quartier Gдngeviertel а Hambourg fera exemple d'un espace qui nait dans la pratique quotidienne des habitants et qui valorise ainsi autres
44 Paysages Culturels de la Modernitй formes de sociabilitй. Le projet d'йco-village Lebensdorf, finalement, tйmoignera d'une vision alternative pour les paysages culturels urbains de l'avenir. 3. BEAUGRENELLE Le modernisme radical contrariй а Paris Le quartier parisien Beaugrenelle, appelй aussi Front-de-Seine, est un des tйmoins importants mais peu connus de l'amйnagement du territoire de la ville de Paris au 20иme siиcle. Construit dans les annйes 1960, il atteste aujourd'hui des problиmes d'un paysage urbain moderne, dont la conception est marquйe par l'йconomie et les habitants orientйs vers la consommation17. Chose surprenante et qu'on retrouve peu dans les vingt autres arrondissements du centre-ville parisien : on assiste а Beaugrenelle а une rupture claire et sans compromis avec le style du « modernisme nostalgique »18, pourtant caractйristique de la capitale franзaise. Cette appellation stylistique, utilisйe par l'historienne amйricaine Rosemary Wakeman, explicite les deux points de rйfйrence pour les projets de restructuration de Paris au 20иme siиcle, en particulier ceux d'aprиs-guerre. Elle йvoque d'une part l'image de la ville moyenвgeuse ayant survйcu а l'intйrieur du quartier des Marais, et d'autre part, le Paris de temps modernes, conзu d'aprиs les plans du baron Haussmann, que Walter Benjamin a baptisй « la capitale du 19иme siиcle ». Au 20иme siиcle, des architectes de renom, tels que Le Corbusier ou Auguste Perret, exigиrent а plusieurs reprises que s'applique sur l'ensemble du paysage urbain un modernisme radical et vaste а l'image des gratte-ciels des mйtropoles aux Йtats Unis et s'orientant vers l'idйal d'une sociйtй progressive selon les visions du modernisme radical. Cette revendication ne put cependant pas s'imposer face aux rйsistances de la politique communale, au manque de capitaux d'investissements, ou encore aux conflits concernant la propriйtй fonciиre. De plus, le modernisme radical du modиle amйricain contredisait l'image de soi de la nation franзaise, qui se dйfinissait plutфt а travers son histoire. Il allait d'ailleurs а l'encontre du rфle symbolique que la capitale avait pour l'Йtat-nation : dans les phases de reconstruction d'aprиs-guerre, le devoir des urbanistes parisiens йtait de s'en tenir aux rйfйrences historiques et de restaurer l'image de Paris en tant que centre de la nation et avec ceci, la nation elle-mкme. Ainsi, sur le plan architectural, seuls quelques projets sporadiques de modernisme radical ont 17 Les interprйtations suivantes font rйfйrence aux observations sur le terrain datant de 2004. 18 Rosemary Wakeman, « Nostalgic Modernism and the Invention of Paris in the Twentieth Century », French Historical Studies 27,1 (2004), 115­144.
Ufer ­ La production des paysages culturels 45 йtй rйalisйs durant la deuxiиme moitiй du 20иme siиcle : la Tour Montparnasse, la base de loisirs de La Villette en pйriphйrie nord ou le quartier de La Dйfense, extra muros, suivi des bidonvilles de Nanterre en sont des exemples. Image 1 : La Tour « Panorama » de Beaugrenelle. Titre original de la photo : « Tour Panorama », 2004 (original en couleur) © Georg Parthen & VG Bild-Kunst.
46 Paysages Culturels de la Modernitй Tentative de transfert du modernisme nord-amйricain Йtant le plus grand projet de construction du modernisme radical dans le centre ville, le quartier de Beaugrenelle est d'une grande importance pour l'analyse des nйgociations autour du paysage culturel moderne, et par consйquent de l'identitй sociale des citadins. Vers la fin des annйes 1960 et le dйbut des annйes 1970, George Pompidou voulut crйer un Manhattan franзais. Il dйsirait ainsi lйguer une succession prestigieuse durant son mandat en tant que Premier ministre puis Prйsident de la Rйpublique franзaise. Le projet йtait soutenu par les grandes banques et investisseurs, intйressйs а construire ­ non seulement en France mais aussi ailleurs ­ des espaces d'habitation et de commerce sur les terrains en friche et les terrains industriels urbains. Naquit alors un des plus prestigieux projets d'investissement en urbanisme du Paris d'aprиs-guerre, sur l'ancien terrain industriel de l'entreprise Citroлn, environnement central et privilйgiй non loin du Champs de Mars. Une vingtaine de tours d'habitation а Beaugrenelle sont situйes en vue de la Tour Eiffel а l'est, ainsi que de du petit modиle original de la statue de la Libertй sur le pont de Grenelle au nord-ouest. Elles sont ainsi en rapport sйmantique avec, d'une part, les visions modernistes de l'urbanisme du Fin-de-Siиcle en Europe et, d'autre part, celles du modernisme radical qui s'est manifestй а Manhattan en Amйrique du nord. Nйanmoins, l'йlan du rкve amйricain de la ville moderne ne rйussit que partiellement а s'imposer contre l'hйritage urbaniste de l'avant-garde haussmannienne du 19иme siиcle. Contrairement aux HLMs dans les gratte-ciels de la pйriphйrie Parisienne, Beaugrenelle йtait conзu en tant que quartier d'habitation pour l'йlite aisйe du centre-ville. Cependant, le 15иme arrondissement, incluant Beaugrenelle, comprend 240 000 habitants sur un espace de tout juste huit kilomиtres carrйs. Il n'est donc plus en mesure d'hйberger l'architecture ostentatoire de villas bourgeoises s'йtalant а l'horizontale. C'est ainsi que les tours d'habitation de Beaugrenelle transfйrиrent le besoin de distinction sociale en hauteur. Le principe de la dйlimitation verticale est omniprйsent au sein de l'arrondissement : de tous cфtйs, des escaliers mиnent vers le plateau йlevй du quartier recouvrant deux plans. La circulation dйfile en dessous de Beaugrenelle, au niveau routier de la ville qui entoure le quartier. Au-dessus de l'infrastructure automobile du sous-sol est situй un niveau intermйdiaire avec des centres commerciaux qui s'йtalent en de longs couloirs, suivant l'exemple du shopping mall amйricain. Un plateau d'une superficie d'environ un demi-kilomиtre carrй est situй tout en haut, en terrain dйcouvert qui relie les tours entre elles.
Ufer ­ La production des paysages culturels 47 Vu des pentes du Trocadйro de l'autre cфtй de la Seine sa cohйsion intйrieure et sa dйlimitation par rapport aux alentours sont йvidente, mais bien que le modernisme radical de Beaugrenelle cherche а surmonter l'urbanisme de l'йpoque haussmannien, il poursuit nйanmoins son concept d'йpuration et de civilisation. Haussmann travaillait de maniиre horizontale, en substituant le chaos des ruelles moyenвgeuses а de larges boulevards, longs de plusieurs kilomиtres. Contrairement а cela, Beaugrenelle adoptait une disposition verticale, diffйrenciant les diverses fonctions ­ telles que la circulation, l'approvisionnement et l'habitat ­ en hauteur. Dans son « Livre des passages », Walter Benjamin qualifiait jadis la chambre de bonne d'oxymore de la sйparation des classes : il s'agissait d'un des rares cas ou la servante йtait placйe au-dessus de son maitre. Dans la sociйtй radicalement moderne de Beaugrenelle, la vie en hauteur est redevenue l'expression de supйrioritй sociale. Les tours multicolores, aux faзades variйes, s'йlиvent par dessus les toits de la ville et les hauteurs font oublier les dйsagrйments de la vie dans les rues de Paris, le trafic chaotique. Beaugrenelle reprйsente l'interprйtation « luxe, calme et voluptй » d'une « modernitй restreinte ». D'ailleurs, l'idйe de dйlimitation et d'йvitement de tout ce qui est indйsirable est perpйtuй dans la dйnomination des tours : « Totem » est le nom d'une des tours les plus grandes, faisant appel а l'artefact indien exerзant la fonction de tabou et de protection contre le mal et l'indйsirable. Il renvoie donc malgrй tout а ce que cherchent les habitants, а savoir, la dйmarcation et la protection. Ainsi, la restriction de la vie publique et politique а Beaugrenelle et dйlibйrйe et ciblйe. L'esprit de l'agora ­ lieu d'origine du « bios politikos » et de l'йchange dйmocratique, йgalement centre de la conception de la modernitй de Jьrgen Habermas19 ­ n'existe pas ici. Les lieux d'йchanges sociaux ne se sont pas dйveloppйs de maniиre organique et restent pour la plupart dйserts. En outre, les ensembles d'habitations privйes, ainsi que l'espace extйrieur entre les bвtiments ne font plus partie d'un espace public, ce sont des terrains privйs qui sont donc contrфles par des services de garde. Ceux-ci veillent au respect des rиgles affichйes : le jeu en dehors des lieux de loisirs prйvus а cet йgard ­ un terrain de basket-ball et plusieurs terrains de tennis ­ ne sont pas tolйrйs. Plus bas, l'accиs а un petit parc servant de lieu de rencontre s'avиre difficile, car des hauts murs le sйparent hermйtiquement de la rue. Autant que l'amйnagement de l'espace empкche les йchanges sociaux, les matйriels choisis pour la finition des faзades et des sols en du carrelage renforcent une atmosphиre stйrile. En termes d'йchanges 19 Jьrgen Habermas, The Structural Transformation of the Public Sphere : An Inquiry into a Category of Bourgeois Society (Cambridge, MA : MIT Press, 1989), 3.
48 Paysages Culturels de la Modernitй sociaux, la conception de Beaugrenelle met les liens monйtaires de l'avant, nйgligeant ainsi les relations personnelles fondйes sur la discussion, les jeux ou les activitйs communes : en sortant de ses espaces privйs dans les tours, le rйsident consommateur de Beaugrenelle peut accйder directement aux centres commerciaux du quartier sur le niveau central, en empruntant ascenseurs et couloirs conзus а cet effet. Visions йconomistes d'une « modernitй restreinte » Quels sont donc les modиles du paysage culturel moderne et de la vie moderne qui trouvиrent leur expression а Beaugrenelle ? En 2004, une exposition dans le centre d'information du quartier dйvoila des pancartes illustrant la vision d'une capitale franзaise radicalement moderniste : tout Paris ressemble maintenant а l'architecture futuriste de Beaugrenelle, les habitants du quartier circulent dans les rues а l'aide de vedettes aйrodynamiques et d'hйlicoptиres. Avec son centre commercial, le quartier rйpond dans ce scйnario lui-mкme а tous les besoins des habitants. Ici, la notion de progrиs se dйfinit par le progrиs technologique, l'augmentation de la consommation et la prospйritй matйrielle. Pour tous ceux qui peuvent se le permettre, la participation au progrиs technologique est devenue en mкme temps un moyen de distinction sociale. А l'йpoque de sa conception Beaugrenelle reposait sur la devise d'une « modernitй restreinte », limitйe au rationnel, а l'йconomie, а la technologie, а la consommation et basйe sur l'idйologie de croissance continue. De nos jours, c'est prйcisйment cette vision restreinte de la modernitй qui se trouve en crise. Pour Beaugrenelle, comme pour d'autres mйgaprojets modernistes, seuls des chiffres d'affaires en croissance continue, une augmentation des consommateurs et de leurs activitйs marchandes, ainsi qu'un afflux ininterrompu de capital peuvent garantir leur survie. En effet, le manque de capital assignait depuis le dйbut des restrictions importantes au modernisme radical de l'urbanisme parisien. Beaugrenelle demeura donc non seulement un projet d'urbanisme seul en son genre, mais mкme l'idйe d'йlargir le quartier jusqu'а l'eau de la Seine, couvrant ainsi le trafic sur les quais en dessous du plateau rallongй, fut victime des coupures financiиres. Au fil des annйes, ni les habitants ni l'administration communale de Beaugrenelle n'йtaient en mesure d'assumer les frais d'entretien et les frais fixes. Le manque de fonds ne permit pas toujours des rйparations nйcessaires : en 2005 plusieurs ascenseurs ne fonctionnaient plus aux intйrieurs, et mкme l'extйrieur perdait de son йclat. Lors d'une tempкte en 2000, des parties
Ufer ­ La production des paysages culturels 49 entiиres de la faзade de la tour « Flatotel » se sont dйtachйes et n'ont pendant longtemps pas pu кtre rйparйes. En contraste avec la puretй du carrelage autour, apparait en dessous ­ de maniиre presque obscиne ­ un enlacement de laine de verre, de cвbles et de tuyaux. Image 2 : La Tour « Йvasion » de Beaugrenelle. Titre original de la photo : « Evasion », 2004 (original en couleur) © Georg Parthen & VG Bild-Kunst.
50 Paysages Culturels de la Modernitй А la diffйrence du centre Pompidou, le second projet de l'иre du Premier ministre, dont la mise а nu de la tuyauterie йtait voulue et produite dans une intention artistique et architectonique, transmettait involontairement, au fils des annйes, un tйmoignage inverse, rappelant plutфt le dйclin que l'avantgarde. Des rйfйrences involontaires au manque et а la fuite du capital se trouvent mкme dans la dйnomination des tours : en directive du projet progressiste de Beaugrenelle, la « Tour Йvasion 2000 » renvoie d'une part aux visions d'un nouveau millйnaire et а la motivation d'йchapper а la monotonie, aux peines quotidiennes. D'un autre cфtй, « йvasion » fait trиs clairement partie du vocabulaire йconomique, dйsignant le retrait de capitaux et l'йcoulement des fonds vers l'йtranger. Les deux dйfinitions sont importantes pour comprendre le dйveloppement de ce quartier. D'une part, la distinction sociale pour ses habitants aisйs, d'autre part, l'йtat rйel de la surface et des infrastructures qui йtait, jusqu'а rйcemment, avant tout atteinte par l'absence de ressources : mкme les centres commerciaux du shopping mall faisaient montre d'un dйclin, consйquence de ce drainage financier. Il y a encore quelques annйes, quelques magasins seulement йtaient en service dans les galeries marchandes ; des caractиres se dйtachaient des panneaux publicitaires et des noms des entreprises. Un coup d'oeil vers le haut n'йtait pas plus encourageant : le toit de la tour principale йtait ornй d'une boule en bйton d'un diamиtre de quatre mиtres approximativement ; cette masse cependant, trфnant sur un plan en biais, dans une ambiance de dйclin, semblait menaзante et de mauvaise augure. Revitaliser l'idйologie de croissance La vente а un investisseur privй devait permettre d'entreprendre les rйnovations laissйes pour compte depuis des annйes et raviver ainsi l'ensemble par une rй-capitalisation. Au dйbut des travaux en 2005, cependant, l'agence commissionnйe pour effectuer la rйnovation constata que le dйclin du terrain avait dйjа atteint une « dimension anxiogиne ». La revitalisation des passages commerciaux йtait alors au centre des mesures de rйnovation, afin d'attirer а nouveau le capital et les consommateurs а Beaugrenelle. Or, mкme aprиs plusieurs annйes de travaux, il n'avait pas encore йtй possible de faire volteface. Le journal quotidien Le Parisien constatait qu'en 2010 encore les efforts de relancer Beaugrenelle ressemblaient а un faux-dйpart, йtant donnй les passages commerciaux vides et le manque d'attraction du quartier qui s'en
Ufer ­ La production des paysages culturels 51 suit, pour les habitants et pour le voisinage20. En 2012, finalement, des rйnovations importantes ont йtй rйalisйes et le quartier dispose maintenant du troisiиme plus grand centre commercial de Paris21. Sur un site internet qui devait familiariser les citoyens et les habitants avec le projet de rйnovation, entre-temps dйconnectй, se trouvait cette phrase rйvйlatrice : « Les temps modernes signifient pour nous le retour а une qualitй de vie et une esthйtique dans le sens de cette architecture, qui est devenue le monument du 20иme siиcle ». Sur la base de la rйcente recapitalisation, l'idйologie de croissance doit continuer dans le Beaugrenelle du nouveau millйnaire : un quartier post-avant-gardiste, conзu pour une йlite de consommateurs urbains, dans lequel les habitants ont un accиs facile et direct aux offres d'achat, а la sйcuritй, а l'anonymat et а la distinction sociale. Reste а savoir si des paysages culturels urbains, conзus essentiellement sous des prйmisses йconomiques et incitant des styles de vie йconomisйs pourront rйpondre aux questions insistantes du 21иme siиcle. Nous remettrons ceci en question а l'aide des deux exemples suivants de paysages culturels urbains alternatifs. 4. GДNGEVIERTEL Production d'un paysage culturel moderne alternatif La planification de quartiers urbains rйsidentiels commercialisйs est toujours d'actualitй, malgrй l'abondance de cas problйmatiques comme celui de Beaugrenelle. А Hambourg par exemple, prend actuellement forme l'un des plus grands projets europйen de construction en centre-ville. Le nouveau quartier Hafen City est construit sur les zones dйsaffectйes de l'ancien port de la ville. Celui-ci est aujourd'hui abandonnй car les navires de cargaison les plus modernes n'y ont plus accиs par les eaux relativement basses du port. L'architecture luxueuse et onйreuse du nouveau quartier (les calculs les plus rйcents estiment que la nouvelle « philharmonie de l'Elbe » coыte а elle seule un demi-milliard d'euros), son inclusion des concepts touristiques (les navires de croisiиre de luxe comme le Queen Elizabeth 2 attirent les visiteurs sur les promenades de la rive de Hafen City) et son intйgration des centres commerciaux haut de gamme rappellent les principaux attraits caractйristiques de 20 « Faux dйpart pour le nouveau Beaugrenelle », accйdй le 9 janvier 2013, http://www.leparisien.fr/paris-75/faux-depart-pour-le-nouveau-beaugrenelle-18-01-2010781334.php. 21 « 120 boutiques et un bar panoramique », accйdй le 9 janvier 2013, http://www.leparisien.fr/espace-premium/paris-75/120-boutiques-et-un-bar-panoramique-1304-2012-1952012.php.
52 Paysages Culturels de la Modernitй Beaugrenelle. Dans le contexte du dйbut du 21иme siиcle, ceux-ci restent reprйsentatifs d'une tendance au sein des « Villes Mondiales », consistant а considйrer l'amйnagement foncier comme un outil de maximisation de la valeur d'йchange des propriйtйs urbaines. Au mкme moment, et en rйaction а une planification centralisйe des espaces urbains dictйe principalement par l'йconomie, Hambourg fait aujourd'hui office de pionniиre en matiиre de mouvements sociaux populaires, visant а se rйapproprier l'espace urbain par l'engagement citoyen. En effet, les membres d'un groupe toujours plus important de rйsidants y rйclament leurs droits en tant que citoyens а participer aux processus de prise de dйcisions politiques qui les concernent le plus directement а l'йchelle locale. Unis par le rйcent rйseau « Le droit а la ville »22, les citoyens d'Hambourg exigent que les prioritйs actuellement orientйes vers la maximisation de la valeur d'йchange des propriйtйs urbaines ­ c'est-а-dire les profits tirйs de leur location et de leur vente ­ oeuvrent vers la maximisation de leur valeur d'usage ; permettant par lа aux citoyens de mieux participer а la propriйtй urbaine et d'en profiter davantage. Faisant partie du rйseau « Le droit а la ville », l'enjeu qui reprйsente Gдngeviertel n'est rien de moins qu'une nouvelle conception du paysage culturel urbain au 21иme siиcle, cherchant а remplacer la sйgrйgation par la diversitй, l'exclusion par la solidaritй et la marginalisation par l'accessibilitй23. En aoыt 2009, un groupe d'artistes refusait d'кtre expulsйs de leurs ateliers dans le Gдngeviertel, а ce moment objet de spйculation, bien situй en centreville, appartenant а une sociйtй d'investissement nйerlandaise. Cette tentative d'expulser les artistes de leurs ateliers constituait une йtape de plus dans la marginalisation de la scиne artistique de Hambourg. Les conditions de vie prйcaires de ces artistes accentuaient le contraste ironique d'avec le discours promotionnel officiel de Hambourg comme йtant une « ville crйative », destinйe aux classes crйatives ; discours qu'avait rйcemment adoptй la ville sous la guidance de Richard Florida24. 22 Le mouvement « Le droit а la ville » (en allemand : « Recht auf Stadt ») rйfиre а l'oeuvre d'Henri Lefebvre et а ses idйes de rйappropriation de l'espace urbain а travers les rйsidants. L'expression trouve sa source dans son livre Le droit а la ville (Paris : Anthropos, 1968). 23 Les observations concernant Gдngeviertel ont йtй faites pendant des terrains en 2011 et 2012. Tous les citations directes et indirectes d'activistes de Gдngeviertel ont йtй tirйes d'entrevues et des notes de terrain. 24 Richard Florida, Cities and the Creative Class (New York : Routledge, 2005).
Ufer ­ La production des paysages culturels 53 Production d'un « pouvoir d'agir » au sein d'un espace alternatif Si des conditions de vie prйcaires peuvent souvent mener а un certain fatalisme ou а une approbation silencieuse, elles ont dans le prйsent cas cйdй le pas а une attitude diffйrente. En acquйrant un « pouvoir d'agir », les artistes dйcidaient de s'organiser en une dйmocratie de base, afin de contrer la conception centralisйe et orientйe vers le profit de leur ville. Ils ont rйussi а йtablir illйgalement leurs quartiers dans la douzaine de maisons avoisinantes qui forment le Gдngeviertel. Image 3 : Le Gдngeviertel а Hambourg en 2011. Depuis, et malgrй la politique municipale « zйro tolйrance » envers les occupations de bвtiments, ce groupe a rйussi а nйgocier une entente d'utilisation avec les autoritйs de la ville. Ainsi, loin de considйrer Gдngeviertel comme une йvasion face а la rйalitй, destinйe а offrir un refuge arcadien а un groupe de solitaires, les protagonistes de ce projet doivent кtre vus plutфt comme йtant bien intйgrйs а la sociйtй et comme rйagissant directement aux questions sociales pertinentes. Ils dйsirent participer activement а faзonner le futur paysage culturel de Hambourg, en contestant la faзon dont les dйcisions sont actuellement prises dans leur ville. Au lieu d'accepter un rфle de consommateur passif dans un environnement commercialisй, comme le suggиrent les paysages urbains conзus en fonction
54 Paysages Culturels de la Modernitй de l'йconomie tel Beaugrenelle, ils veulent avoir leur mot а dire dans le dйveloppement de leur ville. Ils se questionnent sur ceux а qui profite l'amйnagement du territoire urbain, conзu par les autoritйs municipales de maniиre souvent non-transparente. Rйvйlateur de la position sous-privilйgiйe de protagonistes de Gдngeviertel sur l'йchiquier politique et йconomique, le projet s'est bвti а partir de « tactiques » plus qu'une « stratйgie », selon la dйfinition que fait Michel de Certeau de ces termes25 : face а la ville comme institution, qui conзoit l'espace urbain avec une planification panoptique et stratйgique а long terme, l'organisation des activistes s'est fait le reflet des principes populaires de prise de dйcisions. En raison de la diversitй des voix et de la multiplicitй des acteurs concernйs, l'expйrience s'est rйvйlйe inattendue, surprenante, conjoncturelle, spontanйe et parfois mкme enjouйe, permettant de saisir les occasions et parfois mкme de participer activement а la crйation de situations favorables. Son caractиre imprйvisible a contribuй de faзon importante aux rйactions hйsitantes des autoritйs municipales lors des premiиres journйes de l'occupation. Ainsi, la difficultй de classer ce mouvement social selon les catйgories йtablies (« S'agit-il d'une occupation d'anarchistes ? Oщ bien d'une exposition artistique ? ») a jouй un rфle crucial pour ne pas кtre expulsй et pour permettre aux artistes d'entrer en nйgociation avec la ville. Tactiques de « l'occupation affective » Une grande partie de la tactique de ce projet reposait sur le rйseautage. Dans le sous-sol de leur atelier au Gдngeviertel, les activistes ont tenu des rйunions clandestines hebdomadaires en prйparation de l'occupation, afin de mettre sur pied un forum pour discuter de faзon dйmocratique des diffйrentes conceptions d'un modиle urbain moderne alternatif. Le coeur du groupe a йventuellement dйcidй d'occuper les maisons, mais aux dires des membres de ce noyau, la rйappropriation des immeubles avait dйjа йtй entamйe avant mкme le dйbut de l'occupation en soi. Situй au rez-de-chaussйe des bвtiments vacants de Gдngeviertel, leur atelier leur servait en tant que case de dйpart pour entreprendre des dйrives, dans les sens des Situationnistes йvoquй plus haut, qui au fur et а mesure leur ont appris des connaissances profondes sur le quartier. Par l'entremise de leur engagement envers le Gдngeviertel ­ considйrant l'historique des maisons vacantes et de leurs anciens habitants, le dйclin de leur condition, etc. ­ leur prйsence dans le quartier avait dйjа 25 Michel de Certeau, L'invention du quotidien. Vol. 1: Arts de faire (Paris : UGE, 1980), xlvi.
Ufer ­ La production des paysages culturels 55 commencй а habiter les structures physiques d'une vie et d'un sens nouveaux. Nous proposons de nommer cette procйdure « occupation affective ». L'occupation affective correspond en tous points а l'idйe de « s'approprier un endroit de faзon а s'y sentir chez soi » : apprendre а connaоtre tous les dйtails de l'endroit physique, y compris la condition des immeubles, des toits, de l'йlectricitй, de la plomberie et des autres infrastructures ; former une opinion sur les coins apprйciйs et moins apprйciйs de l'endroit par l'entremise d'expйriences visuelles, tactiles, auditives ou olfactives ; saisir un endroit grвce а son contexte physique et social ; dйcouvrir l'histoire d'un site pour comprendre ce qui en a fait l'endroit qu'il est devenu, de mкme que le type de souvenirs qui y sont liйs dans le contexte йlargi de la sociйtй urbaine ; et finalement, йlaborer des idйes et des concepts concernant les possibilitйs d'utilisation future du site. Image 4 : Le Gдngeviertel а Hambourg en 2012 (original en couleur) © Franziska Holz. Cette relation а l'espace correspond йtroitement а la conception lefebvrienne de l'espace vйcu. Ceci se voit plus particuliиrement dans la maniиre dont les citoyens peuvent contribuer davantage а la valeur d'usage de l'espace urbain, en attribuant activement un sens а leur espace de vie quotidienne et en йtablissant des usages et des fonctionnalitйs qui correspondent а leurs besoins.
56 Paysages Culturels de la Modernitй Tout au long de l'occupation ­ d'abord affective, puis concrиte ­ les artistes activistes ont optй pour des tactiques pacifiques et non violentes, se distinguant ainsi des mouvements de squatteurs а Hambourg dans les annйes 1980. Ces derniers avaient menй а de violents affrontements entre les occupants et la police, notamment dans les йvйnements de HafenstraЯe, qui ont fait plusieurs morts et de ce fait ont constituй une expйrience traumatisante pour la ville entiиre. Le fait d'avoir йvitй la confrontation directe et les affrontements avec les autoritйs aura permis aux activistes de camoufler leurs vйritables objectifs le plus longtemps possible. Mкme l'occupation dйfinitive d'aoыt 2009 avait йtй camouflйe sous le couvert d'une exposition artistique dans les maisons, de mкme que dans les diverses cours et dans les passages entre les immeubles de Gдngeviertel. Dйjа la rhйtorique du groupe d'activistes mettait l'accent sur la non-violence. Le jour de l'occupation, lorsque quelques 2000 visiteurs sont venus а Gдngeviertel, les activistes ont niй devant les mйdias et les autoritйs municipales leur occupation illйgale de l'endroit. Ils ont plutфt parlй de « performance artistique а durйe indйterminйe ». Considйrant le succиs du projet Gдngeviertel, il est important de souligner, au-delа de son attitude non-violente et de tactiques crйatives, l'important soutien dont cette transformation de l'espace urbain a bйnйficiй de la part des mйdias et des citoyens de l'ensemble de Hambourg. Ceux-ci ont apprйciй la manifestation pacifique contre les plans nйolibйraux d'utilisation de l'espace, conзus par les autoritйs de la ville en matiиre de dйveloppement urbain. Mкme des journaux conservateurs tel que Hamburger Abendblatt ­ dont la rйdaction rйside dans un bвtiment voisin du Gдngeviertel ­ ont couvert les йvиnements d'une maniиre positive. Le soutien qu'un projet d'occupation a reзu de la part des mйdias et des citoyens conservateurs est rйvйlateur de la diversitй des voix et des opinions multiples qui se retrouvent au sein de Gдngeviertel. Les artistes et autres occupants associй aspirent non seulement l'йtablissement d'un centre culturel autogйrй ­ facilement dйnigrй « gauchiste » dans le discours public ­ mais mettent encore l'accent sur le besoin de la prйservation d'un patrimoine architectural de Hambourg, Gдngeviertel йtant un dernier restant de l'ancien quartier ouvrier oщ logeaient jadis les travailleurs portuaires. Hйtйrotopie d'une modernitй urbaine alternative ? Quel type de vision alternative de la modernitй urbaine le paysage culturel suggиre Gдngeviertel ? Dйjа avant l'occupation, les artistes activistes avaient conзu un plan d'utilisation future qui concevait Gдngeviertel comme un lieu
Ufer ­ La production des paysages culturels 57 de crйation а la fois d'espaces alternatifs et de conception alternative du temps. En reprenant les termes de Michel Foucault, le projet peut donc кtre dйcrit comme une hйtйrotopie26 en ville : Il prйsente une organisation alternative de l'espace, s'opposant а l'organisation des environs qui est marquйe par la vision nйolibйrale actuelle de la ville. Le lieu a йtй dйfini comme une unitй autogйrйe, publique dans sa plus grande partie а l'exception de quelques lieux privйs ­ notamment les retraites et les ateliers ­ et ouverte aux artistes, aux autres rйsidants et aux visiteurs. Le projet doit adhйrer aux principes de dйmocratie populaire et de diversitй en ce qui concerne le genre, l'ethnie, l'вge, la profession, l'йducation et le contexte social des habitants et visiteurs. Dans le sens oщ l'espace n'est pas seulement rйsultat des relations sociales, mais encore producteur de ces mкme relations, l'hйtйrotopie de Gдngeviertel dйmontre ainsi son potentiel pour faciliter un changement social : les mкmes personnes qui sont marginalisйes et qui mиnent des vies prйcaires а l'extйrieur peuvent se voir remettre le pouvoir d'agir et de constituer des formes trиs diffйrentes de sociabilitй. Ceci s'effectue de par leur engagement de citoyen actif et leur dйsir de rйclamer leur « droit а la ville », ainsi qu'en redonnant leur propre sens aux espaces auxquels ils ont accиs. Il fait partie de son caractиre hйtйrotopique que Gдngeviertel propose йgalement une hйtйrochronie, terme encore faзonnй par Michel Foucault, c'est а dire une conception alternative du temps : il s'oppose au modernisme radical, orientй vers l'avenir et oublieux du passй, qui se manifeste dans les styles architecturales alentours faites d'acier et de verre, qui met de cфtй l'ensemble des rйfйrences historiques et des traditions locales. Le projet vise plutфt а incorporer un « lieu de mйmoire » dans la transformation de l'espace qu'il vise en rappelant qu'il s'agit de l'un des derniers quartiers d'ouvriers portuaires historiques de Hambourg. Ayant connu un soulиvement communiste dans les annйes 1920, Gдngeviertel se doit de faire le pont entre les vertus passйes de la cohйsion de la classe ouvriиre et les formes de solidaritйs futures. En soulignant les lacunes actuelles de la ville nйolibйrale, Gдngeviertel dessine finalement un scйnario diffйrent pour le futur, dans lequel la valeur d'usage de l'espace urbain aura prioritй sur sa valeur d'йchange, en faisant rйfйrence aux conceptions utopiques de l'espace, comme, par exemple, le Phalanstиre saintsimonien ou l'Unitй d'habitation de Le Corbusier. Gдngeviertel se fait donc la reprйsentation d'une conception des paysages culturels modernes diamйtralement opposйe а ceux qui sont originaires de visions de la « modernitй restreinte » : des villes а planification centralisйe, 26 Michel Foucault, « Des espaces autres », Architecture, Mouvement, Continuitй 5 (1984), 46-49.
58 Paysages Culturels de la Modernitй conformes а la maximisation nйolibйrale de la valeur d'йchange de la propriйtй en milieu urbain, habitйes par des consommateurs passifs et atomisйs. Le projet montre plutфt la viabilitй et l'йnergie crйative d'une comprйhension populaire de l'espace, rйclamant le droit des citoyens а leur ville face aux politiques nйolibйrales. Il rappelle а la sociйtй les avantages pour la communautй dйcoulant du privilиge de la valeur d'usage d'une ressource partagйe, comme l'espace urbain, plutфt que du privilиge de sa valeur d'йchange. En vu de l'inйgalitй croissante des sociйtйs occidentales en crise йconomique la vision de Gдngeviertel pour un paysage urbain alternatif devient davantage importante. Comme le dit un des activistes : « Lorsque je pense au dйclin йconomique de la situation future, je me demande comment la sociйtй arrivera а survivre s'il n'y a plus d'espaces pour la communication et l'interaction entre les diffйrents niveaux de la sociйtй. Cela fait йgalement partie des fonctions d'un endroit comme celui-ci. » 5. LEBENSDORF Envisager un paysage culturel durable Les paysages culturels urbains orientйs essentiellement vers des principes йconomiques, vu а l'exemple de Beaugrenelle, nйcessitent un afflux continuel en capital et en йnergie afin de conserver la dynamique d'accumulation intrinsиque а leur systиme. Ainsi sont-ils extrкmement dйpendants de l'aide financiиre, fragilitй que dйnote d'ailleurs l'endettement йlevй de bon nombre de villes et communes. En vue de cette propriйtй fondamentale, les paysages culturels modernes ne sont donc pas durables. Ils possиdent mкme, en raison des ressources limitйes, une durйe de vie fortement restreinte tel que l'atteste la forte dйpendance а l'alimentation en йnergie fossile sur laquelle est basйe la « ville adaptйe aux voitures ». Or, le maximum de l'exploitation pйtroliиre sera inйvitablement atteint, dans deux, trois ou plusieurs dйcennies, peu importe. La disponibilitй diminuante des rйserves en йnergie fossile entraоnera des consйquences йconomiques et sociales dramatiques et pourrait кtre accompagnйe de nouveaux changements de l'organisation de l'espace, inconnus jusqu'а prйsent27. De plus, comme tout changement rapide et profond, ceci attise le risque d'agitations sociales, causйes par de nouvelles luttes de distribution des ressources rarйfiйes. 27 Wissenschaftlicher Beirat Globale Umweltverдnderungen, Welt im Wandel : Gesellschaftsvertrag fьr eine groЯe Transformation Zusammenfassung fьr Entscheidungstrдger (Berlin : WBGU, 2011).
Ufer ­ La production des paysages culturels 59 Quelle serait donc la conception de paysages culturels des temps modernes durables et socialement йquilibrйs qui saurait rйsoudre les dйfis d'une telle transformation imminente ? Йtant donnй la tendance mondiale et inexorable de la progression de l'urbanisation, il est йvident qu'un paysage culturel durable relиvera d'un paysage culturel urbain. А l'encontre du bilan йnergйtique nйgatif issu des 50 derniиres annйes et portant sur la ville « pour les automobiles », l'histoire dйmontre qu'en ce qui concerne l'usage efficace d'йnergie, le mode de vie en communautй dans l'espace urbain prйsente bien des avantages28. La forte densitй de population offre la possibilitй de crйer des rйseaux aux mailles йtroites et de courtes voies de distribution, en particulier dans le cadre d'une auto-organisation accrue au sein des quartiers qui cible l'autosuffisance. Le concept urbaniste du mouvement « Garden City »29 de la fin du 19иme siиcle, ainsi que les concepts contemporains de « l'agriculture urbaine », offrent des aperзus des futurs scйnarios possibles30. Le mouvement de villages йcologiques Comme le font de maniиre comparable les groupements du « droit а la ville » avec leurs prйoccupations sociales, le mouvement actuel de villages йcologiques exige une maximisation de la valeur d'usage de l'espace favorisant un dйveloppement social et йcologique durable. Durant les annйes 1980 encore, politique et sociйtй, ainsi que les acteurs eux-mкmes considйraient les йco-villages ou les fermes йcologiques comme des projets marginaux voulant йchapper а la civilisation31. De nos jours nйanmoins, le mouvement du village йcologique se place de plus en plus au centre de la sociйtй. D'une part, la sociйtй du capitalisme tardif considиre l'alimentation saine et le corps sain comme une forme de capital culturel prestigieux et elle a ainsi besoin de pourvoyeurs de services adйquats. D'autre part, les acteurs du mouvement йcologique eux-mкmes ne se considиrent plus comme personnes « en rupture de ban » mais comme des « pionniers du changement », cherchant le dialogue avec l'йconomie, la politique et la sociйtй. Troisiиmement, la politique incite de 28 Stephanie Pincetl, Paul Bunje et Tisha Holmes, « An expanded urban metabolism method : Toward a systems approach for assessing urban energy processes and causes », Landscape and Urban Planning 107,3 (2012), 193­202. 29 Ebenezer Howard, To-morrow : A Peaceful Path to Real Reform. (London : S. Sonnenschein, 1898) ; Peter Hall, Cities of Tomorrow : An Intellectual History of Urban Planning and Design in the Twentieth Century (Oxford : Blackwell, 1988). 30 Andrй Viljoen (dir), Continuous Productive Urban Landscapes : Designing Urban Agriculture for Sustainable Cities (Oxford, Boston : Architectural Press, 2005). 31 Ina-Maria Greverus et Erika Haindl, Versuche, der Zivilisation zu entkommen (Mьnchen : C.H. Beck, 1983).
60 Paysages Culturels de la Modernitй plus en plus les projets sur les йchelles micro et moyen s'inscrivant dans le cadre d'une « grande transformation » envers la sociйtй а basse consommation d'йnergie dont l'arrivйe est attendue encore pendant le 21иme siиcle32. Ainsi, le projet Lebensdorf, actuellement en phase de planification, va audelа de l'йtablissement d'un simple espace durable accommodant quelques ermites : son but est rien de moins que la fondation d'un village йcologique expйrimental sous supervision scientifique. Durant les dйcennies а venir, environ 1000 habitants sont invitйs а expйrimenter dans ce paysage culturel durable en respectant les limitations futures de ressources йnergйtiques basйes sur le charbon, le pйtrole et le gaz. L'organisation de l'espace visйe par Lebensdorf est fortement influencйe des principes de la permaculture, formulйs dans les annйes 197033. Celles-ci classent les soins de la terre et d'autrui, ainsi que le partage des excйdents de production au premier rang, йtant aussi bien applicables а des processus d'organisation agricoles que sociaux34. Moyennant l'utilisation de technologies а la fois innovatrices et traditionnelles mais modernisйes, les besoins essentiels de l'homme doivent кtre couverts en partant du principe de l'йquilibre social et en respectant l'environnement naturel comme « partenaire » plutфt que le considйrer, de l'un cфtй, comme lieu d'exploitation de ressources ou comme dйpotoir de l'autre. Certes, les futurs habitants d'un paysage culturel conзu de maniиre permaculturelle et durable disposeront de moins de marchandises de luxe et de richesses matйrielles. А dйfaut de cela, ils profiteront d'un niveau plus йlevй de bien-кtre, dans le sens de la « premiиre sociйtй d'abondance »35 de Marshall Sahlins. Grвce а la rйduction des besoins matйriels et а une participation directe а la plus-value produite, le temps de travail sera gйrй de faзon plus autodйterminйe et sera rйduit а une fraction de la charge de travail nйcessaire aujourd'hui pour la reproduction sociale. Ce pronostic de la permaculture est en outre renforcй par d'autres critiques de l'йconomie de croissance36. La permaculture s'inscrivant dans le « pattern language37 », issu 32 Wissenschaftlicher Beirat, Welt im Wandel. 33 Bill Mollison et David Holmgren, Permaculture (Melbourne : Transworld Publishers, 1978). 34 Emmanuel Pezrиs, « La permaculture au sein de l'agriculture urbaine : Du jardin au projet de sociйtй », VertigO ­ la revue йlectronique en sciences de l'environnement 10,2 (2010) ; accйdй le 11 janvier 2012, http://vertigo.revues.org/9941. 35 Marshall Sahlins, Stone Age Economics (Chicago : Aldine-Atherton, 1972), 1­40. 36 Niko Paech, Befreiung vom Ьberfluss : Auf dem Weg in die Postwachstumsцkonomie (Mьnchen : oekom Verlag, 2012). 37 Christopher Alexander, Sara Ishikawa et Murray Silverstein, A Pattern Language : Towns, Buildings, Construction (New York : Oxford University Press, 1977).
Ufer ­ La production des paysages culturels 61 des approches du design urbain, vise а reconsidйrer sans partialitй toutes les variables de l'йchange йnergйtique entre l'espиce humaine et son environnement animй et inanimй. Le paysage culturel futur de la permaculture nait donc d'une planification rationnelle sur la base de modиles de design abstraits. Ceux-ci mettent en cause la prйtention du modиle йconomiste ­ а l'image duquel sont basйs la plupart des paysages culturels des temps modernes ­ qui se rйclame le privilиge de reprйsenter la seule planification rationnelle valide. Cependant, comparй aux paramиtres d'une permaculture, ce dernier s'avиre кtre la forme proprement irrationnelle d'une organisation de l'espace et de la sociйtй, si l'on considиre ses objectifs а court terme et son impact nйgatif а l'йchelle globale. A l'encontre de ceci, les principes de la permaculture cherchent а mettre en place un paysage culturel pensй sur le long terme, permanent, durable, йquitable et global. Lebensdorf vise ainsi а fournir des connaissances et modиles pour la transformation de la conception de l'espace et de l'organisation sociale. Ces connaissances devront кtre appliquйes tant dans les contextes ruraux qu'urbains, par exemple au niveau de quartiers de villes comptant une population semblable а celle du modиle Lebensdorf. D'un cфtй, le mouvement du village йcologique met au premier plan l'organisation locale ayant pour but la plus grande autosuffisance possible. D'un autre cфtй, il se positionne en tant que mouvement global, conscient que l'envergure de ses objectives ne peut pas кtre rйsolue sur le niveau local. A cette fin, des villages йcologiques dans le monde entier se solidarisent en rйseaux, comme par exemple le Global Ecovillage Network. La dimension globale du mouvement du village йcologique met au clair que plus les paysages culturels modernes singuliers sont perзus comme partie constituante de l'interaction globale du mйtabolisme de l'homme avec son environnement, moins exigent-ils une participation dйmesurйe aux ressources limitйes, et plus les maximes de la durabilitй йcologique et de la solidaritй sociale qui leurs sont inhйrentes gagnent-elles en importance. 6. CONCLUSION Dans cette йtude, les paysages culturels modernes ont йtй discutйs en tant que lieux de nйgociation de modиles sociйtaux en rivalitй. Tandis que Beaugrenelle correspond aux visions d'une modernitй restreinte, limitйe а la maximisation йconomique en termes d'augmentation continue des investissements et de la consommation, les dйfis sociaux et environnementaux du 21иme siиcle instillent des doutes concernant ce modиle. A l'encontre de ceci, les projets d'espaces transformateurs comme ils sont reprйsentйs par Gдngeviertel et Lebensdorf
62 Paysages Culturels de la Modernitй abordent une multitude de besoins sociaux imminents. А l'inverse de la devise nйolibйrale de maximisation des profits, ils mettent l'accent sur la valeur d'usage de l'espace communal imprйgnй du principe de la dйmocratie de base, de diversitй, de solidaritй avec l'environnement social et naturel ainsi que sur son organisation de maniиre durable sur les йchelles et locales et globales. D'une maniиre fondamentale Gдngeviertel pose la question : а qui appartient la ville ? Mкme si son impact reste encore restreint il constitue dйjа aujourd'hui l'hйtйrotopie d'un paysage urbain alternatif, caractйrisй par l'engagement citoyen en redonnant а l'espace un sens йmanant des habitants du quartier, contrant ainsi de faзon non violente les schиmes de planification urbaine centralisйe et les conceptions nйolibйrales de ce qui devrait constituer une ville. Gдngeviertel tйmoigne du fait que des paysages modernes et alternatifs peuvent йmerger dans les conditions les plus prйcaires et les moins prometteuses, face а un pouvoir financier en apparence йcrasant ­ de plusieurs milliards d'euros comme Hafen City ­ et tenant tкte au pouvoir politique des autoritйs municipales. Dans ce sens, la prйsente analyse a dйmontrй que des formes de la production d'espaces alternatifs tels que Gдngeviertel ou Lebensdorf peuvent кtre considйrйs comme l'aperзu d'un futur scйnario d'organisation de l'espace urbain. En mкme temps, le fait que les habitants, visiteurs et utilisateurs de tels lieux s'y voient йquipйs d'un « pouvoir d'agir », tйmoigne du fait que l'espace est non seulement produit par les relations sociales, mais aussi producteur de ces mкmes relations.

U Ufer

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Author: Ulrich Ufer
Published: Wed Sep 21 12:05:34 2016
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